Blog – la vie sous Covid

Les propos tenus dans ce blog n’engagent pas la Ville. Ils sont tenus librement par son auteur qui s’efforce de décrire de son strict point de vue subjectif ce qu’est «la vie sous Covid» dans un service de la Ville de Saint-Étienne-du-Rouvray.

Vendredi 5 juin – Pour en finir

Les Romains avaient un dieu dont nous connaissons tous le nom sans savoir que c’est un dieu. Les voyageurs à bord des trains, des trams et des bus, éprouvent aujourd’hui encore un mélange de crainte et de respect ataviques à son égard. Ce jupitérien, qui est l’un des plus anciens dieux de la Rome antique, cette figure sans bras ni jambes qu’établit Numa, le deuxième roi de Rome, successeur de Romulus, s’appelle Terminus.

On croirait un nom de centurion inventé par Goscinny mais Terminus est bel et bien une divinité très ancienne, voire archaïque. Elle prend probablement ses origines avant la fondation mythique de Rome, aux temps néolithiques, quand il fallut délimiter les champs et établir la propriété privée, le début des malheurs de l’Homme.

Le dieu Terminus était garant des bornes et quiconque y touchait était maudit, pourchassé, châtié. Bref, il ne fallait pas déplacer les bornes (comme l’aurait dit Obélix après avoir assommé ledit centurion).

Voici donc le Terminus de ce journal sous Covid.

Peut-être ai-je moi aussi dépassé les bornes au fil de ces 53 posts. Je dois remercier la Ville pour sa grande libéralité à mon égard. Je la remercie encore, ainsi que mes collègues et les quelques lecteurs de ce blog, d’avoir patiemment supporté mes digressions pas toujours très fines. Ce n’est pas commun qu’un site officiel laisse la bride sur le cou à l’un de ses agents.

Mais Saint-Étienne-du-Rouvray est une ville hors du commun. Les Stéphanais.es sont des gens qui ont bien des défauts (pourquoi seraient-ils différents des Rouennais ou des Sottevillais?) mais il y a chez eux quelque chose de «résilient». Cette capacité à se réparer soi-même après un choc a été soulignée par une jeune femme qui participait à un atelier d’écriture avec Arno Bertina.

Je dois confesser que je n’habite pas à Saint-Étienne-du-Rouvray mais à Sotteville. Nul n’est parfait. Mais je voudrais qu’il me soit permis de dire que je suis Stéphanais de cœur.

À Saint-Étienne-du-Rouvray se trouve l’un des trois terminus du «métro». Que cette divinité archaïque veille éternellement sur nous.

Jean Valjean

Il y a un mois, le 6 mai, le comédien Vincent Lindon lisait un texte sur le site de Médiapart. Ce texte brossait le portrait d’un Emmanuel Macron et d’un État sous l’influence de l’argent et de la nostalgie monarchique.

Le comédien proposait de créer une taxe Jean-Valjean:

«L’État ne pouvant pas tout, il me paraît impératif d’innover. Comment ? En demandant aux plus grosses fortunes une solidarité envers les plus démunis. Cette idée, juste et légitime, pourrait prendre la forme d’une contribution exceptionnelle, baptisée «Jean Valjean», conçue comme une forme d’assistance à personnes en danger, financée par les patrimoines français de plus de 10 millions d’euros, sans acrobaties, à travers une taxe progressive de 1% à 5%, avec une franchise pour les premiers 10 millions d’euros.

À période exceptionnelle, contribution exceptionnelle. Même si j’applaudirais évidemment tout amendement visant à pérenniser cet effort de réduction des inégalités. Après tout, une fois peut devenir coutume.

D’après les économistes que j’ai pris soin de consulter, cette contribution devrait représenter environ 36 à 37 milliards d’euros, qui seront distribués aux quelque 21,4 millions de foyers trop pauvres pour être assujettis à l’impôt sur le revenu.

Compte tenu de l’urgence, l’État assurerait la trésorerie et abonderait marginalement la collecte, leur distribuant sans délai et sans prélèvement, la somme de 2.000€, à charge pour lui de recouvrer ultérieurement le produit de la contribution «Jean Valjean»

Cette idée a été reprise par les députés communistes. Sébastien Jumel, député et ancien maire de Dieppe, l’a portée devant l’Assemblée sous la forme d’une proposition de résolution. L’ancien maire de Saint-Étienne-du-Rouvray et actuel député de la 3e circonscription de Seine-Maritime, Hubert Wulfranc la soutient également.

Quand je pense à Jean Valjean, c’est Lino Ventura qui apparaît à mon esprit, comme à celui de bien des habitants de ce pays. Le personnage de Valjean a été interprété par de très grands acteurs mais c’est l’incarnation de Lino Ventura qui l’emporte sur toutes.

Le 9 juillet 1849, Victor Hugo est député de droite de la Deuxième République. Un an plus tôt, il envoyait la troupe réprimer le soulèvement ouvrier qu’on appelle communément la Révolution de 1848. Mais le Victor Hugo de 49 n’est pas encore celui de 76 qui sera sénateur d’extrême gauche. Il prononce cependant un discours qui reçoit les applaudissements enthousiastes de la gauche parlementaire et les murmures de la droite.

Victor Hugo dit, ce 9 juillet 49:

«Je ne suis pas, Messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde; la souffrance est une loi divine; mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère.»

Il ajoute:

«La misère est une maladie du corps social comme la lèpre était une maladie du corps humain; la misère peut disparaître comme la lèpre a disparu. Détruire la misère! Oui, cela est possible.»

Ce Victor Hugo-là n’est pas encore le père des Misérables. Il n’a pas encore inventé Lino Ventura. Il aime l’ordre et Dieu et s’il pense qu’il faut détruire la misère, c’est parce qu’elle est la cause des révolutions («Messieurs, songez-y, c’est l’anarchie qui ouvre les abîmes, mais c’est la misère qui les creuse. Vous avez fait des lois contre l’anarchie, faites maintenant des lois contre la misère!», ainsi conclut-il son discours de 49).

Mesdames et messieurs les riches, peut-être faudrait-il, après tout, que vous refusassiez votre écot à Jean Valjean… Au lieu de 1% ou 5%, les misérables vous prendraient bien davantage… Et tout le monde s’en porterait mieux.

La langue du Grand Confinement

Chaque période historique développe sa propre langue. Sans être un bouleversement total qui la rendrait incompréhensible aux générations suivantes, cette langue reste toutefois chargée de marqueurs spécifiques qui en disent long sur son époque.

Je mettrais ma main à désinfecter au kérosène que les mots «distanciel» et «présentiel» feront partie de ces marqueurs chrono-linguistiques. Le mot «déconfinement», que le correcteur automatique souligne en rouge à chaque fois que je l’écris, restera aussi en bonne position dans le parler de cet entre-deux-mondes que nous n’avons pas encore totalement quitté.

Un autre concept linguistique enrichira dès lundi prochain nos échanges. Lundi 8 juin, le service information et communication se retrouvera en «présentiel» pour une réunion hebdomadaire. Ce nouveau concept linguistique sera celui du «présentiel-distancié». Comme partout ailleurs, nous appliquerons le protocole sanitaire…

Les mots «sous tension» appliqués aux services hospitaliers de réanimation en disent également très long sur le Grand Confinement et son verbe politisé. Là encore, la langue au service du politique révèle son incroyable plasticité… et sa triste capacité à occulter la réalité à force de ne plus vouloir rien dire.

Sous tension? L’hôpital l’était déjà avant le confinement.

La Covid n’a rien «tendu» car c’était déjà très tendu avant. Le confinement n’a pas été l’effet direct de la pandémie mais bien l’effet de cette tension qui épuisait l’hôpital et les soignants depuis des années. La baisse des hospitalisations et des consultations pour les autres pathologies a justement permis de «détendre» l’hôpital. Ce sacrifice consenti par les autres malades lui aura permis de répondre à l’urgence Covid. Les gens mouraient dans les couloirs faute de lits en nombre suffisant avant le confinement. C’est là qu’était la vraie tension… dans les profondes blessures austéritaires que lui ont infligées les politiques successives.

Les mots «monde d’avant» et «monde d’après» ont aussi de bonnes chances de rester comme des marqueurs. Il y a peu, Emmanuel Macron parlait de l’«ancien monde» issu de la Libération et dont, paradoxalement, il voulait nous «libérer».

Le monde d’après semble s’être imposé comme un horizon plus ou moins heureux en fonction du degré d’optimisme de celui qui l’envisage.

Mais l’avenir reste la focale de toutes les politiques. Cela nous semble évident aujourd’hui mais cela n’a pas toujours été le cas. Les Anciens se référaient politiquement au passé et aux ancêtres, aux «pères». Rien n’était légitime en politique s’il ne prenait pas son ancrage dans les temps anciens. Quitte a réinventer ces temps anciens en fonction des nécessités du moment.

Mais «anciens» ou «futurs», les temps qui fondent les politiques restent des temps mythiques, non-historiques. Instrumentalisés.

Ce que le Grand Confinement aura amené avec ses mondes d’avant et d’après, ce sera probablement un concept que nous avions totalement perdu de vue. Entre le monde d’avant et le monde d’après, il y a eu un fragile «maintenant» qui, je crois, restera la grande expérience collective de cet épisode historique…

Peut-on tout mettre sous Excel ?

J’avais, parfois, de drôles de lectures. Mais ce n’était ni par vice ni par oisiveté que je lisais les rapports financiers de groupes internationaux. Je le faisais parce que ces groupes avaient eu l’idée de fermer des usines et des entreprises situées sur la commune. Alors même que ces dernières étaient rentables.

De mémoire, je peux citer des noms qui aujourd’hui résonnent comme un cimetière d’éléphants économiques: Mory-Ducros, Svenska Cellulosa Aktiebolaget (SCA), Educatel, Atlas… Il y a aussi celles qui ont été cédées à des groupes connus pour leur prédation, parfois même avec le généreux concours de l’État.

Je n’avais jamais lu aucun rapport financier avant d’être confronté aux ouvrières et aux ouvriers qui m’exprimaient leur colère et leur sidération face aux décisions brutales des actionnaires. Dans des locaux syndicaux, devant l’usine, sur un piquet de grève, je voyais des gens compétents, amoureux de leur métier, impliqués, qui avaient été rayés d’un trait de plume (certainement en or) parce qu’une ligne dans un rapport financier les avait «mesurés» ou «comptés» comme des poids morts.

J’ai vu la folie de ces conseils d’administration qui regardent le monde comme une litanie de colonnes et de chiffres, et dont le seul objectif liturgique est d’obtenir des rentabilités à deux chiffres. L’autel des dividendes et les tableaux Excel sont leurs temples étriqués.

Le confinement a montré que ceux qui permettent à une société de continuer d’exister malgré l’arrêt partiel de l’économie, ce sont justement toutes ces personnes, ces interactions humaines qui étaient mesurées comme des quantités négligeables ou comme des poids morts.

Mais je crains qu’on ne recommence à feindre de croire que tout est mesurable, comptable, modélisable, excelisable. L’application Stop Covid qui est disponible depuis aujourd’hui permettra peut-être de mieux lutter contre la Covid, ce sera une manière d’automatiser ce qu’on faisait déjà de manière plus artisanale.

Ses effets seront peut-être positifs et salvateurs sur le plan épidémiologique. Mais l’application ressemble énormément à une nouvelle façon de vouloir nous faire croire que tout est quantifiable, traçable, modélisable. Bref, le monde d’avant qui voulait que tout fût traduit en tableaux Excel fait son retour en force…

Le trocson à Gilou

Le Premier ministre a parlé: le 2 juin sera la «phase 2» du déconfinement. Ce sera le top départ de la réouverture des «lieux de convivialité» et des lieux de culture. Mon collègue Antony en a fait un résumé.

Rouvriront donc les cafés et les restaurants (en zone verte). Mais ce ne sera pas encore le retour du petit café au comptoir (la consommation debout est proscrite).

Après deux mois et demi de fermeture, les cafetiers et restaurateurs font triste mine. Mais le contexte n’était pas très reluisant non plus avant le confinement, surtout pour les cafés.

Le dernier recensement de l’Insee datant de 2017 faisait état de 34 611 débits de boisson en France. Mais dans le même temps l’entreprise France Boissons estime que 7000 débits de boissons ferment par an en moyenne dans le pays.

Le petit café du coin, le bar de quartier, le trocson à Gilou tirent leur révérence les uns après les autres, notamment à la campagne et en banlieue.

France Boissons distribue un quart des cafés et restaurants de France, la société est détenue par un géant de la bière néerlandais. Ce n’est pas un enfant de cœur. Alors quand le groupe met des trémolos dans sa voix pour écrire (ce n’est pas facile, je le concède): «ainsi, lorsqu’un bistrot ferme, c’est une partie de la vie du village qui s’éteint et, avec elle, son identité», j’ai presque envie de pleurer. Parce que c’est sans doute vrai…

La France n’est pas le seul pays à avoir cette culture du café et du comptoir, à vrai dire, on en trouve partout (y compris en Antarctique où mon ami François m’a dit que la base franco-italienne de Concordia en possédait un où on ne s’ennuyait pas). Dans certains pays, le concept de terrasse est en revanche quasi-inexistant. À La Paz, en Bolivie, je n’ai vu qu’un seul bar avec terrasse. Il se situait devant l’ambassade américaine et il avait servi une quantité de petits crèmes à Klaus Barbie.

Alors, existe-t-il un «café à la française»? J’en doute en fait. Mais une chose est en revanche absolument certaine: la France sans troquet, c’était vraiment triste.

Grand écart fiscal

Nous avons jusqu’au 11 juin pour faire notre déclaration d’impôts. J’ai fait la mienne et c’était plutôt facile. Un clic pour la signature électronique et c’était réglé. Comme tout bon contribuable, j’ai une position pour le moins contradictoire face à l’impôt. Ça me fait toujours un peu mal de voir un bout de mon salaire (un petit bout) me passer sous le nez pour filer directement dans les caisses du Trésor Public.

Mais de l’autre côté, je suis plutôt heureux de payer des impôts. D’une part, ça veut dire que j’ai un boulot et que je gagne suffisamment pour pouvoir apporter ma quote-part aux finances publiques et, d’autre part, je me félicite en tant que citoyen de contribuer aux services publics et à la solidarité de mon pays.

Mais en ces temps où le concept d’«argent magique» est devenu une sorte de réalité avec l’Union européenne qui propose un plan de relance à 750 milliards d’euros, on se demande bien d’où vient effectivement tout ce «pognon de dingue».

750 milliards, c’est à la fois beaucoup et pas beaucoup d’argent. À titre de comparaison, le budget de l’État français, c’est 350 milliards d’euros auxquels il faut ajouter les 470 milliards de prestations de la Sécurité sociale. À l’échelle de la France, ces 750 Md€, c’est donc moins d’une année du budget national (on tient presque onze mois avec).

Mais je pense surtout que ce «pognon de dingue», il est surtout dans ce que les économistes appellent l’«écart fiscal» (tax gap, en angliche). En gros, c’est la différence entre ce que l’État devrait normalement prélever comme impôts et ce qu’il encaisse réellement.

Ce grand écart fiscal n’est pas dû qu’à la fraude fiscale, comme nous l’explique l’économiste britannique Richard Murphythe sum lost because of taxpayer non compliance whether due to criminality, tax evasion, tax avoidance or as a result of tax simply not collected because the taxpayer had become insolvent before the sum due could be collected.», ce qui veut à peu près dire: il s’agit de «la somme perdue [pour l’État] en raison du non-respect du contribuable de son obligation fiscale, que ce soit en raison de la criminalité, de l’évasion fiscale ou des sommes non perçues parce que le contribuable est devenu insolvable avant que l’impôt ait pu être recouvré.»)

Cet écart fiscal, l’économiste britannique l’estime à 117 Md€ en France.

Et il l’estime à 750 milliards d’euros dans l’Union européenne…

Alors, quand l’UE propose de faire «un grand emprunt» de 750 Md€, c’est-à-dire pile poil le montant de son tax gap, je m’interroge…

J’espère au moins que ceux qui prêtent ce fric à l’UE ne sont pas ceux qui «oublient» de payer leurs impôts.

Parfois, je pense à Philippe Le Bel qui préféra brûler les Templiers plutôt que de leur rembourser l’argent qu’il leur avait emprunté. Je ne dis pas que c’est bien d’avoir brûlé les Templiers (c’est mal de brûler les gens).

Je me dis juste qu’au lieu d’emprunter, l’UE pourrait juste obliger les très-très riches à payer leurs impôts. Ça leur ferait peut-être un peu mal au début mais finalement, ils finiraient eux aussi par connaître le bonheur d’être un bon contribuable.

Moi, je suis pour que tout le monde soit heureux.

Manon Lescaut vs One Piece

Les élèves de classes de première sont décidément mis à rude épreuve. Après avoir essuyé les plâtres des épreuves communes de contrôle continu, poétiquement appelées E3C (un peu comme un colorant industriel), ils sont aujourd’hui soumis au grill de l’attente: y aura-t-il oui ou non des oraux de français?

Le ministre Jean-Michel Blanquer devrait le dire vendredi. Un blogger a calculé le 24 avril que le ministre aurait été contredit 18 fois par le Président ou le Premier ministre. Ce «calcul» a fait le tour des réseaux sociaux. Je n’ai pas vérifié l’info. Mais qu’importe le nombre exact, le fait est avéré qu’il a été contredit par ses «patrons» un certain nombre de fois.

Par conséquent, ce qu’il dira après-demain ne sera peut-être pas à prendre pour argent comptant.

Mais quoi qu’il dise, de toute façon, le mal est fait.

Les élèves de première auront été rongés par le stress pendant deux mois. Les sérieux auront stressé parce qu’ils n’auront pas eu de «vrais» cours (comment préparer un oral en distanciel?) et quant aux moins sérieux, ils auront eux aussi stressé de ne pas avoir suffisamment bossé leurs textes (pas facile d’étudier l’abbé Prévost tout seul dans sa chambre quand on a les 89 volumes de One Piece à relire et tous les épisodes de Kaamelott à revoir sur Youtube).

Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de mon oral de français (c’était il y a 33 ans). Je ne sais plus sur quel texte j’ai été torturé par les examinateurs. Je me souviens toutefois très bien que, malgré mon look de glandeur, j’avais le trac.

Alors, quelle que soit la décision de Jean-Michel Blanquer, les élèves de première trouveront que c’est une mauvaise décision. Parce qu’elle sera arrivée beaucoup trop tard.

Ceux qui savaient tout de Manon Lescaut enrageront de n’avoir pas relu One Piece et ceux qui savent tout de One Piece auront un jour ou l’autre le sentiment qu’il leur manque quelque chose (parce que finalement Manon Lescaut ce n’est pas mal).

Un collectif de profs de français a écrit une lettre ouverte au Premier ministre lui demandant de botter le c… à son ministre (tout de même: «Nous refusons son égotisme: ne pas savoir dialoguer, c’est de l’incompétence.»). Ils ont lancé une pétition pour annuler l’épreuve de français. Elle a recueilli plus de 93 000 signatures.

Coagulation

C’est où la sortie? Un collectif d’associations, d’ONG et de syndicats a publié aujourd’hui un «plan de sortie de crise» destiné à «amener la population à se saisir de ce moment pour exiger que des enseignements en soient tirés». Le collectif présente 34 mesures pour «changer en profondeur le monde qui a rendu cette crise aussi violente».

Le monde d’après ne sera peut-être pas le titre d’un film catastrophe. Ce «plan de sortie de crise», résolument social et écologique, pourrait même le transformer en une réalité bien plus intéressante, durable et tout simplement vivable. D’aucuns le rêvent déjà en programme commun de la gauche et des écologistes en 2022.

Et puis, à mon avis (qui vaut au moins deux cacahuètes), c’est soit on sort de la crise, soit on sort du décor, nous autres, les humains. Ce n’est pas la Nature qui est menacée si nous continuons gentiment sur la même lancée, c’est nous autres les Sapiens soi-disant sapiens qui avons cru un peu trop superbement que nous en étions les maîtres et possesseurs.

Nous croyons être immortels mais nous sommes des animaux fragiles, en tout cas bien moins coriaces qu’une souche de thuya (je m’échine à coups de hache et de pioche sur les vestiges d’une haie de thuya dans mon jardin, ce n’est pas pour rien qu’on appelle ce truc du béton vert).

Les thuyas seront toujours là quand nous serons réduits en poussières passablement plastifiées. Quand nous aurons rejoint nos cousins néandertaliens, de Florès et dénisoviens dans les musées archéologiques tenus par des thuyas mutants, le monde commencera une nouvelle aventure. Elle durera quelques millions jusqu’à ce qu’une nouvelle espèce dotée d’un système nerveux central ne décide de se comporter comme des avocats fiscalistes.

Les syndicats et les associations ont coagulé pendant le confinement afin de nous éviter que tout cela ne finisse pas en eau de boudin au profit des thuyas.

Je retourne à ma pioche.

C’est la rentrée… mais pas pour tout le monde

La petite était devant la grille de son école. Avec son joli masque cousu main sur le nez. Une poignée de ces copains et de ses copines rentraient au compte-goutte dans la cour, une entrée pour les grands, une autre pour les petits. Elle attendait son tour, la fillette, l’œil un peu humide.

Un maître lui a demandé: «Mais tu es dans quelle classe toi?

— CE2.

— Ah mais c’est la rentrée des CP et des CM2 ce matin. Ce n’est pas encore la tienne!

— C’est quand ma rentrée?

— Je ne sais pas.»

La petite est rentrée chez elle avec sa maman.

Je portais un masque bec de canard blanc et j’avais vraiment l’air d’un couillon en demandant à cette petite si elle était contente de rentrer à l’école…

Ergonomie maison

Au début, c’était sympa de bosser dans son canapé. Ou sur la table de la cuisine. Mais au bout de deux mois le corps crie «pitié!». Mal de dos, cervicales grippées, épaule en vrac, les pièces de cette belle machine qu’est le corps lâchent une à une faute de mobilier adapté au travail.

Comme Boucles d’Or, je teste toutes les chaises, fauteuils, lits, commodes de la maison dans l’espoir de trouver un meuble adapté à la position du journaliste confiné.

Dans les versions primitives du conte, les trois ours zigouillent la fillette après qu’elle a eu goûté leur gruau et dormi dans leurs lits. Dans les versions tardives, Boucles d’Or est juste effrayée et quitte la maison, les jambes à son cou. Mais quoi qu’il en soit de la fin, l’héroïne n’est pas guérie ou enrichie ou encore rétablie dans son identité.

Au bout de deux mois de télétravail, les trois ours sont bel et bien de retour à la maison. Ils me pèsent un peu sur le corps. J’aimerais pouvoir leur dire que je ne leur veux aucun mal, qu’il n’y a aucune raison qu’ils m’appuient de tout leur poids d’ours sur le corps mais, mal léchés, ils refusent de m’entendre.

Rien n’est pire qu’un ours qui refuse d’entendre, sinon trois.

Je pourrais les menacer de vendre leur peau à l’encan mais ils ne seraient pas dupes. On ne tue pas un ours aussi facilement. Je pourrais demander à l’homme qui les a vus de m’en débarrasser mais je n’ai vu personne d’autre que celui qui avait vu l’homme qui avait vu l’ours.

C’est étrange un journaliste qui se fâche avec des ours.

Car l’ours est au journaliste ce que la sardine est au campeur, le maquereau à la péripatéticienne, l’oie blanche au hussard, le bourdon au déprimé, le canard au frileux, les cochons aux copains.

L’ours est cette rubrique écrite en tout petit où sont nommées les personnes qui ont contribué au canard.

C’est cet ours-là que je voudrais revoir. Assis à mon bureau.

L’angoisse du footballeur face au tigre

Dehors, les bruits d’avant le confinement ont repris possession de la ville, plus de doute à ce sujet. Les voitures et les motos nous rappellent avec morgue qu’elles sont les maîtresses des rues, les oiseaux chantent plus fort pour se faire entendre, pas encore tout à fait résignés à se clouer le bec. Les gens vont et viennent, souvent masqués d’un bec de canard ou d’un filtre à café.

Et nous autres, service information et communication, nous continuons de travailler à la maison.

À la mairie, les services reprennent progressivement leurs activités sur site, les accueils rouvrent (sur rendez-vous), les collègues reviennent. Les parcs et les jardins publics ne sont plus fermés, les marchés et les cimetières reprennent vie (si j’ose dire). La pollution reprend gentiment le dessus sur cet air trop sain que nous respirions en avril.

Le Conseil d’État a ordonné au Premier ministre «de lever l’interdiction générale et absolue de réunion dans les lieux de culte et d’édicter à sa place des mesures strictement proportionnées aux risques sanitaires et appropriées en ce début de “déconfinement”».

Demain, le gouvernement consultera les chefs de partis politiques à Matignon. Ils prendront une décision au sujet du second tour des élections municipales. Le bruit court que le conseil scientifique n’est pas trop chaud pour un report fin juin tandis que les maires en ballotage désirent ardemment qu’on en finisse au plus tôt.

Mais à quoi ressemblerait une campagne électorale sans réunions de listes, sans meetings, sans distributions de tracts tandis que les églises, les temples, les mosquées et les synagogues recommenceraient à accueillir leurs fidèles?

Une partie de la vie a donc repris presque comme avant. Une autre reste confinée. Cette expérience qui était collective, celle du confinement (presque) généralisé, l’est de moins en moins. Chaque jour qui passe ramène l’expérience du confinement à quelque chose de plus en plus individuel, solitaire.

J’ai l’impression d’être de nouveau à l’école quand les copains faisaient leurs équipes. Chaque capitaine appelait un gars (rarement des filles), chacun son tour et selon la réputation de bon ou de mauvais joueur de chacun. À la fin, ne restaient que les piètres footballeurs, les boulets. Dont je faisais invariablement partie.

Chacun.e repart au bureau, à l’usine, dans l’atelier, appelé.e par l’impérieuse reprise économique du pays. Et puis, il y a les autres, nous. Ceux qui ne sont ni «essentiels», ni «prioritaires», ni «indispensables». La catégorie des gars et des filles dont personne ne veut vraiment dans l’équipe… Les artistes, les journalistes, les auteurs, les scientifiques, les étudiants, tous ces inutiles qui doivent «enfourcher le tigre» s’ils veulent survivre, comme le disait Emmanuel Macron, citant au passage un néofasciste italien, Julius Evola, le partisan d’un «fascisme vraiment absolu».

Retour au collège

Ce matin, mon fils est retourné au collège. Paul est en 6e, il fait donc partie, avec ses camarades de 5e, des pionniers du déconfinement scolaire de la rive gauche (en dehors des enfants des professions prioritaires qui ont continué à fréquenter l’école pendant le confinement).

Ma compagne et moi restons à la maison, en télétravail. Nous avons le sentiment d’être des «planqués de l’arrière» tandis que le plus jeune partait au front. Et ils n’étaient pas nombreux, au front, les gamins. Cinq dans la classe de Paul. Et comme me l’a fait remarquer ma compagne, même sur les autres classes, Paul était le seul garçon. Que des filles. Le fiston faisait un peu la tête, il espérait revoir ses copains. À douze ans, les filles commencent à être un peu intéressantes mais elles ne remplacent pas un copain.

Ce matin, je passais également des coups de fil à des parents d’élèves et à des enseignants. Je prépare un papier sur l’«école à la maison» dans le Stéphanais qui ressortira (enfin) le 11 juin. Comme d’habitude, j’ai accumulé des pages et des pages de témoignages et d’interviews sur mon petit cahier d’écolier. Je n’utiliserai qu’une infime partie de ce riche matériau. C’est la règle du genre journalistique. Parfois, une simple citation d’une ligne demande une heure d’interview.

Il ressort notamment de ces notes que le taux de décrochage des élèves est sans aucun doute considérablement plus élevé et plus complexe à quantifier que ce qu’annonce le ministère de l’Éducation nationale.

«Au début du confinement, les enquêtes montraient qu’il y avait 8 à 10% en dehors des radars. Semaine après semaine, nous avons réduit ce chiffre à 4% en moyenne», affirmait le 6 mai le ministre Jean-Michel Blanquer. «En dehors des radars», cela signifie, m’ont expliqué un chef d’établissement et plusieurs enseignant.e.s, que ces élèves ne se sont pas connectés à leur espace numérique de travail, le fameux ENT.

Un critère technique aussi ponctuel peut-il évaluer une chose si complexe et multiforme que le décrochage scolaire? La réponse est bien évidemment non. Car entre ceux qui n’ont bossé que leurs matières principales ou préférées, ceux, plutôt futés, qui ont compris qu’on évaluerait leur assiduité et non leur performance scolaire et se contentent de répondre a minima aux consignes juste histoire d’être comptabilisé comme «rendu», et ceux qui n’ont tout simplement pas la connexion ou le matériel informatique, l’éventail des décrochages est large et varié.

Le retour dans les écoles avant l’été ne permettra pas de rattraper le retard accumulé en raison de ces décrochages à plusieurs niveaux. C’est certain. Il n’est même pas sûr qu’il soit en quoi que ce soit bénéfique aux enfants. Les contraintes qu’ils doivent respecter ne permettent pas grand chose, il faut bien l’avouer. Mais il y a peut-être une ou deux choses de positif dans cette reprise: les enfants renouent avec le collectif (même réduit à sa portion congrue) et ils voient d’autres personnes que leurs parents (et sans leurs parents, ce qui est peut-être le plus important).

Paul rentre bientôt du collège. On verra bien s’il nous traite de planqués.

Vélocipèdie

L’objectivité n’est pas la première de mes qualités. Et lorsqu’on aborde la question du vélo, le peu dont je disposais s’évapore comme une solution hydro-alcoolique sur des mains déconfinées. Je suis vélocipédiste depuis des décennies (j’avais d’abord écrit le nombre d’années et puis j’ai eu peur). Mais je n’ai rien d’un cycliste. Ou l’inverse, je ne sais pas trop.

Peut-être suis-je davantage «bicyclette» que «vélo», après tout. Le fait est qu’il ne me viendrait jamais à l’idée de grimper une côte pour le plaisir de grimper une côte. Et encore moins de m’habiller en lycra flashy pour pédaler (dans d’autres circonstances, je ne dis pas).

Le vélo n’est rien d’autre pour moi que le premier des moyens de transport mis à ma disposition. Un vélo, ça sert à se déplacer et pas à se faire mal, enfin, de mon point de vue. Les autres font ce qu’ils veulent.

Aussi, quand le vélo a été brandi comme une solution permettant à la fois de respecter la distanciation sociale dans les transports en commun et d’éviter un recours massif à l’automobile, je n’ai pu qu’applaudir en faisant du zéro-main. Le vélo transport collectif était enfin reconnu.

Car longtemps, le problème aura été là: nombre de techniciens et d’élus pensaient que le vélo n’était qu’un instrument de loisirs, un truc pour se faire mal le dimanche ou pour aller pique-niquer le samedi. Un truc qui fait transpirer Michel Drucker et sa bande. Et c’était justement parce que le vélo s’est vu pointé comme une machine à faire transpirer que beaucoup préféraient ne pas l’enfourcher pour aller au boulot.

Mais c’est tout de même bizarre. Moi, perso, je ne transpire pas quand je pédale. Je pédale à mon rythme, pépère. Et je ne vois pas pourquoi il faudrait forcément transpirer quand on fait du biclou.

Autre point de réjouissance concernant le vélo star du déconfinement (star toute relative, restons modeste): en se massifiant un peu, la bécane ne sera plus l’accessoire des hipsters.

Les hipsters se sont mis à faire du biclou il y a environ dix ans (à la louche). Avant, ils n’avaient jamais posé leurs fesses sur une selle. Je ne leur jette pas la pierre car il faut tout de même inscrire à leur crédit qu’en faisant du vélo un accessoire de mode, ils l’ont non pas rendu populaire (il l’était sans eux) mais comme une chose désirable en tant que moyen de transport urbain.

Mais là où je dois dire qu’ils ont été un peu casse-bonbons, les hipsters, c’est quand ils ont cru qu’ils avaient inventé le biclou. Combien de fois un barbu à chemise à carreaux ne m’a-t-il pas expliqué ce qu’était un vélo, à moi qui enfourcha mon premier biclou avant même qu’ils ne fussent dans le ventre de leur maman.

Pourvu que le vélo se démocratise vraiment. Les hipsters cesseront de nous briser les pignons.

Et on se prend la main

En 1985, Indochine chantait le «3e sexe», Sœur Sourire se suicidait et le Rainbow Warrior explosait dans le port d’Auckland (les faux époux Turenge étaient dans le coup). Tout était un peu trouble dans ces premières années de libéralisation de l’économie française.

Mais heureusement, le groupe Indochine nous remontait le moral avec ses garçons au féminin et ses filles au masculin. Et on se prenait tous la main (mais on n’avait pas envie de se voir nu).

Finalement, 2020 n’est pas bien différente. On continue d’assassiner les militants écologistes, Sœur Sourire n’a pas ressuscité mais Dominique nique nique toujours over the lands he plods (dans des hôtels de luxe) et le féminin et le masculin restent interchangeables.

Avez-vous remarqué que les journalistes disent depuis quelques jours LA Covid? Je mettrais ma main à digitaliser que le virus était du genre masculin il y a peu. Et puis, en cherchant un peu (pas trop) je découvre que la vénérable Académie française a décidé d’opérer au changement de sexe du Covid. Il faut désormais dire madame Covid. Et pour justifier ce transformisme (mais faut-il vraiment se justifier, les gens et les mots adultes et consentants font ce qu’ils veulent avec leur sexe), les vénérables Immortel.le.s nous le compare, le virus, à la SNCF et à la CIA. Le FBI est aussi dans le coup. Les faux époux Turenge ne devraient plus être très loin…

Eh oui, bon sang, Covid est un acronyme anglais qui signifie «corona virus disease», maladie du corona virus. Et comme maladie est du genre fille, Covid doit l’être aussi. CQFD.

La transidentité lexicale n’est pas si rare. Elle doit même être sensiblement égale à la transidentité humaine (3% selon les Belges). Les mots amour, délice et orgue sont bien connus pour leur capacité à changer de sexe en fonction du nombre. Dès qu’ils sont plusieurs ils deviennent elles.

C’est ainsi: à plusieurs on est plus intelligent. Et donc on passe au féminin.

L’inverse est moins vrai. Avez-vous remarqué que les voitures ont aussi une certaine tendance à passer au masculin? En 1985, on disait une 4L, une R5, une Fuego, une Golf. C’était LA bagnole.

Aujourd’hui, allez savoir pourquoi, les voitures sont devenues des mecs. On dit un Touran, un Berlingo, un Captur, un Duster, un SUV…

Parfois, on essaie de rééquilibrer les choses. Par exemple: les tempêtes et les ouragans. En France, après avoir longtemps affublé ces calamités naturelles de prénoms féminins, on est revenu à un régime plus paritaire: aux années impaires, des prénoms de gars et aux années paires, des prénoms de filles.

Allez, des robes longues pour tous les garçons, comme disait Indochine, et le monde se portera mieux.

Retour chez le coiffeur

Ce matin, je suis allé chez ma coiffeuse préférée (j’étais en RTT). Et il y avait du boulot. Aux deux mois de confinement s’ajoutaient en effet deux autres bien tassés d’une procrastination certaine. «Tu ressembles à un moine gaulois» m’avait dit ma fille, paire de ciseaux en main, avant de me cisailler la mèche (car je ne voyais plus rien).

Je ne sais pas ce qu’est un «moine gaulois» mais l’image était bien trouvée: coupe au bol avec frange jusqu’aux yeux, barbe de deux semaines, bref, le genre hirsute à manger du sanglier rôti sans trop s’embarrasser du petit Jésus (le saucisson de Lyon).

La coiffeuse n’a toutefois pas semblé trop effrayée. Il faut dire que j’avais chaussé un masque de fabrication maison et qu’entre ledit masque et la frange, rien n’apparaissait de mon visage.

Le port du masque, la distanciation sociale, le gel hydro-alcoolique, désinfection, blouse à usage unique, toutes les consignes sanitaires du ministère du Travail sont scrupuleusement respectées dans le salon de ma coiffeuse.

Bon, le masque, c’est pas trop ça. Les cheveux se glissent dedans, ils rentrent et ressortent du nez à chaque respiration, l’élastique décolle les oreilles, il faut tirer dessus pour faire le tour de ladite oreille.

La jeune femme et l’ensemble de ses sept collègues répartis sur les deux salons de sa patronne sortent de deux mois de chômage partiel. La situation est critique, m’a confié la maman de la patronne, mais les salons ne sont pas en danger. Le report des cotisations, les deux fois 1500€ de l’État (deux salons), un prêt bancaire ont permis de sauver les meubles. Un petit souci néanmoins avec l’assurance qui refuse, contrairement à la concurrence, de prendre en charge la perte d’exploitation.

La reprise était donc très attendue. Et puis, la maman de la patronne m’a confié que sa fille (la patronne, donc) avait appelé régulièrement ses clientes âgées pendant le confinement.

Car voilà un rôle social essentiel que les coiffeurs, et pas mal de commerçants, ne pouvaient plus trop maintenir. Le coiffeur, la coiffeuse, les commerçants de proximité, la «petite» caissière de la supérette, toutes ces personnes jouent un rôle social auquel on ne faisait peut-être plus attention.

Et ce rôle n’a pas de prix.

Monde binaire

Faut-il continuer à tenir ce journal alors que le déconfinement a commencé? La question est posée par Gayanée qui illustre ces posts depuis le début. C’est une bonne question. Et comme toutes les bonnes questions elle nous renvoie à d’autres questions un peu plus universelles auxquelles je vais tenter de répondre grâce à mon habituelle cuistrerie.

Tout d’abord: est-ce la fin du confinement?

Mon collègue Laurent qui écrit vaillamment le journal de Zazie au (télé) boulot depuis le début du confinement se pose lui aussi la question. Dommage que vous ne puissiez pas le lire car ses pastilles drôlatiques et profondes ne sont accessibles qu’aux agents de la Ville (et comme dirait cet autre collègue: «On n’est pas cher payés mais on a notre Zazie»).

Laurent, par la voix et la gouaille de Zazie, se demande si le virus ne va pas lui aussi se faufiler dans la rue à la faveur du déconfinement. Il se pourrait donc que la Zazie continue d’être au téléboulot même si ceux qui n’ont pas cette possibilité (est-ce véritablement une chance?) sont désormais de retour au turbin «présentiel». Mais un possible reconfinement à plus ou moins court terme trotte dans toutes les têtes. Zazie ne fait que mettre ses pieds dans le plat quand d’autres essayent de marcher sur des œufs.

Autre question: ça sert à quoi d’écrire un journal?

La réponse est simple: à rien.

Vraiment?

À rien puisque tout le monde y va du sien, diront certains. Mais c’est justement parce que tout le monde y va du sien que c’est intéressant. Les archives de Seine-Maritime l’ont bien compris. Elles ont fait un appel à la collecte des mémoires de confinement. Dans quelques années (inutiles de se projeter trop loin), ces documents seront des sources inestimables pour les chercheurs.

Question suivante: c’est pas un peu bizarre qu’un type raconte sa vie sur le site officiel d’une mairie?

Oui, c’est carrément bizarre.

Dernière question: s’il continue, que racontera ce journal?

Eh bien, s’il continue, il racontera encore la vie sous Covid. Une vie qui, pour l’instant, reste plus binaire que jamais. Il y a ceux qui sortent et il y a ceux qui ne sortent pas.

Pendant que j’écris ce post, j’entends le bip-bip de recul d’un engin de chantier. Les voitures ont repris possession de la ville. Les oiseaux ne sont plus maîtres du bruit ambiant.

Conseil national de la Résilience

Le vent souffle fort et ça déconfine partiellement. Mais pour nous autres, du service communication et information, les choses ne changent pas vraiment. Le télétravail reste de rigueur. Les écoliers stéphanais des grandes sections de maternelle, les CP et les CM2 n’ont pas encore retrouvé le chemin de l’école. Le maire a repoussé la reprise au 25 mai.

La question omniprésente demeure celle des masques. Ils sont obligatoires dans les transports en commun ainsi que pour les collégiens de 6e et de 5e qui reprendront le 18 mai et pour les travailleurs qui ne disposent pas des quatre mètres carrés de «distanciation sociale».

Le journal de 20 heures nous montre des convois de masques escortés par des unités d’élite de la police. Ces accessoires sont devenus des objets de spéculation, d’enjeux géopolitiques et d’indépendance nationale.

Les «Jours heureux» dont parlait le président Macron le 13 avril — faisant un emprunt assez osé au programme du conseil national de la Résistance qu’il n’a cessé de dézinguer depuis son arrivée au pouvoir — seront ainsi marqués par des visages masqués.

Les masques ont de toute évidence une utilité sanitaire (quoiqu’il n’en fut pas toujours ainsi dans la bouche de nos gouvernants) mais ils ont aussi bien d’autres fonctions. Il est évident que l’une de ces fonctions est de permettre le retour à l’ordre économique. L’enjeu n’est pas neutre car, si comme le Premier ministre Édouard Philippe on redoute l’«effondrement économique» et les «conséquences gravissimes» que causerait un prolongement du confinement, ce petit accessoire peut se révéler d’une grande utilité.

Mais ce masque pourrait tout aussi bien remplir la fonction que lui confère son sens premier. Il pourrait masquer les espoirs d’un changement de modèle de société dont nous nous étions pris à rêver il y a deux mois. En donnant à l’opération militaire d’appui au plan anti-Covid le nom d’«opération Résilience», le président Macron empruntait donc surtout au sens premier du terme, celui mécanique de «résistance aux chocs élevés».

Bien loin du sens que lui a donné le neuropsychiatre Boris Cyrulnik qui est «la capacité à vivre, à réussir, à se développer en dépit de l’adversité».

Ces masques sont là pour encaisser le choc qui pourrait être fatal au système économique mondialisé. Ils n’ont pas grand-chose à voir avec notre capacité à vivre en dépit du virus. Pour cela, il faudrait qu’ils ne soient qu’un simple accessoire au service d’un programme plus ambitieux et mieux adapté à notre époque. Un programme que pourrait mettre en place un véritable conseil national de la résilience et qui nous garantirait de véritables jours heureux.

Révolution culturelle (suite)

Il y a un paradoxe qui apparaît plus crument avec le confinement. Il n’est pas nouveau, structure déjà l’économie culturelle depuis des lustres mais, là, le confinement nous emmène aux confins de cette réalité choquante.

Les Gafam sont les grands gagnants de la crise Covid. Et notamment grâce à la diffusion de produits culturels et médiatiques. Or, ces fameux «contenus» qui circulent à très grande vitesse dans leurs tuyaux, les Gafam ne les ont pas financés.

Hormis la fortune de leurs propriétaires et de leurs actionnaires, ils ne financent pas grand chose, d’ailleurs. Ni l’impôt, ni les taxes, ni la rémunération des données personnelles collectées par milliards de brassées, ni les droits des travailleurs et des créateurs ne leur siéent.

Les Gafam prospèrent en exploitant les créateurs et leurs utilisateurs de la même façon que les métropoles exploitaient naguère leurs colonies. Pour eux, les œuvres de l’esprit (ainsi le législateur dénomme-t-il les créations relevant du droit de la propriété intellectuelle) ne sont guère que des matières premières sans propriétaire légitime. Elles sont certes précieuses comme le sont le diamant, l’uranium, l’or, le pétrole, la bauxite ou le cobalt, que nous continuons de piller notamment en Afrique, mais elles ne leur coûtent pas un sou. Ou si peu.

Car il est là le paradoxe, cette réalité choquante: tandis que les Gafam s’enrichissent, ceux qui sont à la source de leur enrichissement, les créateurs, sombrent plus bas dans la précarité.

Et là, je parle tout particulièrement des artistes-auteurs qui, comme je le disais hier, n’ont aucun filet de sécurité contrairement à leurs collègues intermittents du spectacle.

On peut se dire évidemment que cette exploitation honteuse à laquelle les Gafam soumettent les artistes-auteurs cessera lorsque ces derniers en auront marre de toucher des queues de cerise en contre-partie de l’exploitation de leurs œuvres. Que tout cela cessera comme ont cessé la plupart des colonies. Mais c’est oublier que les anciennes colonies, pour avoir certes pu hisser leurs propres drapeaux, n’ont pas pour autant gagné la vraie indépendance, celle de l’économie.

Et l’ironie dans tout ça, c’est que c’est le statut même d’une partie des créateurs de «contenus» pillés par les Gafam qui permet cette exploitation coloniale. C’est ce statut même des artistes-auteurs qui inspire l’économie de plateforme des Uber et compagnie.

Le travailleur n’est plus un salarié ni même un prestataire, il est devenu le client labelisé que le «fournisseur de service» récompense en lui rétrocédant une partie infime de la valeur qu’il a bénévolement créée. C’est assez génial, en fait.

Grâce à ce modèle de l’artiste-auteur transplanté dans l’économie capitaliste néolibérale, le travailleur de plateforme ne vend plus sa force de travail mais il devient un client qui achète de la notoriété, de la visibilité, des likes…

Ce modèle colonial a fait la prospérité des Gafam. Telle est sans doute la vraie révolution culturelle du XXIe siècle. Et elle aussi fera des victimes.

Révolution culturelle

Aujourd’hui, le président Macron présentait ses mesures pour soutenir le secteur de la culture. Il a parlé de «révolution de l’accès à la culture et à l’art» en souhaitant notamment dépêcher des intermittents du spectacle dans les écoles en mai-juin et dans les centres de loisirs cet été.

Emmanuel Macron aime beaucoup le mot Révolution. Il publiait un livre sous ce titre fin 2016. Sa révolution culturelle version Covid serait donc d’envoyer les comédiens, techniciens, danseurs faire de l’éducation dans les salles de classe dès le 12 mai. C’est toujours une excellente idée de mettre des gens de culture dans les écoles.

Et, avouons-le, la révolution culturelle de Macron reste préférable à celle de Mao qui envoya les intellectuels et les artistes se faire rééduquer à la campagne, faisant au passage quelque 20 millions de morts.

Personne d’un peu sensé ne dirait le contraire. Et c’est tant mieux. Car les enfants en tirent toujours le meilleur bénéfice. Reste à savoir si la chose a encore un peu de sens avec les gestes barrière. Certes, les contraintes n’effraient pas les créateurs. Ce n’est pas des masques et la distanciation sociale qui leur feront peur. Et puis, les masques, ça aura toujours l’avantage de nous rappeler les origines antiques du théâtre.

Le président a également eu un mot pour les artistes-auteurs, c’est gentil parce qu’on les oublie souvent quand on cause de culture. Je ne sais pas si les écrivains, photographes, plasticiens, graphistes, etc., seront eux aussi envoyés dans les écoles, mais ils seront exonérés de cotisations pendant quatre mois.

Ils peuvent en outre bénéficier d’une aide 1500€, à l’image du fonds de solidarité mis en place pour les très petites entreprises. D’après une amie illustratrice, le dispositif est facile d’accès et la somme est versée sur le compte en moins d’une semaine. Bravo donc au gouvernement.

La culture est un sujet très vaste dont à peu près tout le monde ignore le mode de fonctionnement économique. C’est pourtant un secteur qui compte. Selon le ministère de la culture, ce secteur pèse 47,5 milliards d’euros, soit 2,5% du PIB. Ce n’est pas rien et c’est surtout plus que le poids économique du sport (moins de 2% du PIB) et beaucoup beaucoup plus que le poids économique de la charcuterie (6,7 Md€).

Bref une tranche de culture rapporte bien plus de flouze à la France qu’une tranche de jambon, voire, qu’une finale de coupe du monde. Mais comme dans l’économie mondialisée où les pays du nord s’enrichissent en payant à vil prix les matières premières des pays du sud, les diffuseurs de produits culturels s’enrichissent en payant à vil prix les créateurs (sauf une poignées de gros bonnets qui cachent la forêt).

Pour compliquer l’affaire, il faut savoir que lorsqu’on parle du régime des «artistes», on parle d’au moins deux types de régimes aux antipodes l’un de l’autre. Le plus connu est celui des «intermittents» qui est une sorte de salariat doté d’un système d’assurance chômage particulier. Le moins connu est celui des artistes-auteurs. Or ces derniers ne sont même pas considérés comme des travailleurs puisqu’ils tirent leurs revenus de règles issues du code de la propriété intellectuelle. Ils ne disposent donc pas des filets de sécurité des salariés: pas de chômage pour eux.

Rien. Peau de balle.

Le seul secteur du livre, par exemple, pèse 2,8 milliards d’euros. C’est moins que le secteur du jambon, c’est vrai, mais les auteurs qui sont pourtant la matière première du livre n’ont justement pas tous les moyens d’en acheter, du jambon. Seulement 8% des auteurs peuvent en effet espérer vivre de leurs livres avec un revenu égal ou supérieur au Smic.

Certes, l’immense majorité des écrivains a un «vrai» métier à côté des livres. Mais la toute petite part d’entre eux qui gagnait encore sa croûte en écrivant (mettons de côté les Bussi, Houellebecq ou Nothomb qui cachent la forêt), celle-là risque de s’émietter un peu plus.

Le temps part en sucette

Bonne nouvelle, il pleut. Après un été torride, un automne au régime sec et un début de printemps aussi peu hydrophile qu’un marin en rade – enfin – le ciel ouvre ses robinets et dispense ses bienfaits à la terre, aux voitures sales et aux escargots.

Depuis combien de temps n’avait-il pas plu dans nos contrées? Je ne saurais le dire. Pas plus que je saurais me souvenir de la dernière fois que j’ai vu un coiffeur. Le temps est devenu une matière pâteuse qui s’écoule selon une thermodynamique à très fort degré d’entropie.

Je ne suis pas bien sûr de comprendre ce que je viens d’écrire mais l’idée générale est la suivante: c’est le bordel.

Le temps s’écoule de manière entropique (bordélique) car:

  • je ne suis plus très certain que le 16 mars se situait en 2019 ou en 2020 (il y a probablement eu un 16 mars en 2019 mais je n’en mettrais pas ma main à manucurer);
  • ce même 16 mars aurait également pu se situer en avril;
  • le 11 mai adviendra-t-il en 2020 ou en 2021? 2022? ou finalement tombera-t-il le 18?;
  • est-ce que le 2 juin c’est pareil que le 4 juin?;
  • les vacances ressemblent au travail mais le travail ne ressemble pas aux vacances;
  • j’ai mal au dos;
  • est-ce qu’on ne serait pas tous un peu las?

En causant avec Aurélie (un truc de boulot), on a plus ou moins distingué trois ou quatre phases dans le confinement:

  1. euphorie (trop cool, on va bosser en jogging et le monde d’après sera plus beau que le monde d’avant);
  2. peur (il y a quand même plein de gens qui meurent);
  3. pessimisme noir (l’après sera pire que l’avant);
  4. blasage* (mouais, on déconfine la semaine prochaine à ce qu’il paraît…).

Il pleut, c’est la fête à la grenouille et le temps part en sucette.

* Ne cherchez pas, ce mot n’existe pas.

Cruel dilemme

Merci Antony d’avoir tenu ce blog pendant ma semaine de congés. Aujourd’hui 4 mai de l’an Covid-19, nous nous sommes encore réveillés dans un département vert.

Ce vert signifie que le 11 mai pourrait être, pour nous autres seino-marins, la date du «déconfinement progressif». Sauf si les indicateurs qui permettent d’établir cette carte venaient à évoluer vers le rouge.

Cette carte des départements est scrutée par les parents d’élèves qui se retrouvent dans une situation bien complexe. On pourrait même parler de «cruel dilemme»: faut-il remettre nos enfants à l’école et risquer qu’ils attrapent le virus ou faut-il les garder à la maison et risquer que leurs lacunes scolaires se creusent davantage?

Pour la majorité des parents (54% des parents d’élèves selon un sondage révélé par Paris-Normandie il y a une semaine), la réponse est NON. Non, ils ne remettront pas leurs enfants à l’école le 11 mai.

Mais est-ce vraiment à nous, parents d’élèves, d’évaluer la situation sanitaire des établissements qui accueillent nos enfants? Je trouve très singulier qu’une décision si importante nous soit laissée, à nous qui n’avons aucune information concrète sur la façon dont les choses pourront être mises en œuvre. Nous ne pourrons pas même entrer dans l’école pour vérifier par nous-mêmes l’efficience des dispositifs sanitaires.

Et pourtant, l’Élysée, nous demande de faire ce choix impossible…

Il me semble pourtant, en tant que citoyen et parent de trois enfants, que l’instruction reste obligatoire malgré l’état d’urgence sanitaire. Ce n’est pas à moi de décider si je peux ou non lever cette obligation, urgence sanitaire ou non. Car je n’ai ni la compétence scientifique ni les éléments matériels pour en juger.

L’instruction obligatoire a été avancée dès l’âge de trois ans par l’actuel gouvernement (ce qui oblige les mairies à subventionner les maternelles privées, mais c’est une autre histoire) et prolongée jusqu’à 18 ans via une «obligation de formation» entre 16 ans et l’âge de la majorité. Tout parent qui soustrairait ses enfants de 3 à 18 ans à l’instruction ou de la formation obligatoire serait donc en infraction.

Bien sûr, «instruction» n’est pas «scolarisation». En temps de confinement, beaucoup de parents arrivent peu ou prou à remplir cette obligation d’instruction. Mais d’autres ne le peuvent tout simplement pas. Parce qu’ils travaillent, parce qu’ils n’ont pas la patience, parce que, parce que… Les raisons ne manquent pas. Mais la première d’entre toutes demeure celle-ci: enseigner est un métier. On ne s’improvise pas prof, quoi qu’en pensent certains…

En se déchargeant de cette responsabilité sur les parents, l’Élysée déroge à un principe républicain sacré et met les familles dans une situation impossible. Il permet en outre que les inégalités scolaires se creusent un peu plus à la faveur de la crise sanitaire.

Mon ami Alex résume me semble-t-il parfaitement la situation:

«C’est encore un développement du système libéral: chacun est libre de faire ce qu’il veut, donc il est responsable des conséquences qui s’en suivront. Le risque n’est plus mutualisé au niveau de la société, mais individualisé. On oppose la légitimité que détient le politique (légitimité due à son mandat électif, éclairé par l’avis du conseil scientifique) et la légitimité de l’individu en tant que parent, éclairé par les lumières que la raison répand sur son esprit! Bref le libéralisme ordinaire de l’homo œconomicus omniscient et libre de ses choix.

Pourtant, la rationalité de chacun reste limitée par la connaissance qu’il a du sujet, par ses contraintes quotidiennes (travail, revenu, emploi du temps), ainsi que par la foi qu’il met dans les institutions (notamment celle gouvernementale, ce qui est une contradiction avec les injonctions de celui-ci), croyance qui peut altérer son jugement. En définitive, cette histoire révèle une philosophie politique [ultra-libérale].»

100km

Demain c’est vendredi 1er mai, c’est férié. Je me demande lequel de mes collègues osera en premier la bonne blague du « bon week-end de trois jours à tous !», alors que personne ne pourra en profiter comme il l’aurait voulu.

J’attends avec impatience le 11 mai, lorsque les déplacements plus larges seront facilités, jusqu’à 100km du domicile. J’adore ma famille mais étrangement j’ai pris 505km de distance avec mes parents, 485km avec mon frère et 520km avec ma sœur et mon neveu. Mes nombreux parisiens d’amis sont eux cloîtrés à 130km d’ici. Je me paierai donc le luxe d’aller éhontément sur la côte d’Albâtre, sans avoir à choisir entre mes proches.

Mais qu’entend-on par proches ? C’est tout le débat qui fait actuellement rage en Italie où une autorisation de sortie est justement accordée pour voir des « proches ». Les amis sont-ils des proches au même titre que la famille? Si vous êtes ami avec votre collègue, est-ce un proche? Maintenant que j’y pense, je suis assez proche de ma belle famille, mais un peu par la force des choses… Chanceux comme je suis, elle habite à moins de 100km. Il fallait bien un grain de sable dans mon projet d’aller voir l’océan.

Merci à Stéphane de m’avoir ouvert les colonnes du blog pendant ses congés. C’était un plaisir non dissimulé et j’ai hâte de le lire à nouveau dès la semaine prochaine. D’ici-là, bon week-end de trois jours à tous!

Le bon moment

La journée internationale des travailleurs ? Le 1er mai !
La fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe ? Le 8 mai !
Le déconfinement ? Le 11 mai … peut-être ! Ça dépend où, ça dépend pour qui et pour quoi faire !

Hier, le Premier ministre a dit: «si les indicateurs ne sont pas au rendez-vous, nous ne déconfinerons pas le 11 mai». Je ne sais plus quoi croire. À quand une réponse claire à cette question qui m’obsède: «mais quand rencontrerai-je enfin mes nouveaux collègues ?» ?
Face à l’insupportable, je peux m’en remettre au destin et me dire que ça se fera «quand ce sera le bon moment». Un ami à moi a ce genre de réflexions. Il dit aussi: «c’est toujours l’heure de l’apéro quelque part dans le monde», ce qui ne le mène pas toujours au bon endroit.

Être au bon endroit au bon moment, c’est une qualité journalistique. En tout cas dans la profession il y a cet adage qui dit: «Ne pas avoir de chance quand on est journaliste est une faute professionnelle». Une manière de dire que la chance d’être au bon endroit au bon moment, ça se provoque souvent.
Mais en temps de confinement, combien sont coincés au mauvais endroit au mauvais moment ? Combien de femmes victimes de violences conjugales sont confinées depuis plus de 45 jours avec leur agresseur (je recommande la lettre de l’écrivain Sorj Chalandon à ce sujet) ?

Et combien de femmes enceintes qui cherchent à exercer leur droit à l’avortement sans y parvenir ? Je ne sais pas combien. Des gens ont un jour décidé jusqu’à combien de semaines il était possible d’avorter ou non. Jusqu’à hier, je m’étais très naïvement remis à penser que ces délais étaient purement médicaux, scientifiquement validés. Et l’actu vint me rappeler que c’était faux. Ils sont fixés sur des considérations éthiques et donc différents selon les pays. Avec l’embolie du système sanitaire dû à la crise du coronavirus, certaines femmes n’ont pas pu obtenir un rendez-vous ou ont vu leur consultation reportée. Elles ont donc dépassé le délai légal d’IVG en France. Le 19 mars, un amendement visant à allonger ce délai légal de deux semaines a été rejeté. D’après le ministre de la Santé, c’est «un sujet de société trop important pour être traité dans l’urgence d’une crise épidémique.» Pas le bon moment, donc.

Alors vivement le 11 mai et chaque jour qui suit parce qu’ils nous rapprochent de ce bon moment-là, et de tous les autres.

Bien tombé

Ça c’est fait, ça aussi… ah! Le post de blog… C’est parti!

Ici Antony, enchanté. Je suis le petit nouveau du service et je n’ai pas trouvé mieux pour me faire remarquer que d’arriver en plein confinement.

Démarrer un nouveau boulot sous covid? Pas le plus évident, mais pas de quoi se plaindre. Au moment où 10,2 millions de salariés sont en chômage partiel, où le nombre de chômeurs bondit de 7,1%  (pour le mois de mars, un record) et où des millions de gens craignent pour leur avenir pro… Je mesure ma chance.

Et comme si ça ne suffisait pas: l’ambiance de travail est chouette. En me parlant de l’équipe, plusieurs de mes nouveaux collègues m’ont dit «T’es bien tombé», et je ne peux qu’être d’accord.
Malgré la quantité de boulot à abattre et le fait de n’échanger que par téléphone, e-mails et autre WhatsApp: les blagues fusent. Ça se charrie pas mal entre collègues et je sais donc que mon tour viendra. Le confinement m’offre juste un peu de temps de ce côté-là.

Du côté des mes missions, c’est une autre paire de manches. À part une fois, en 2016, je n’avais jamais entendu parler de Saint-Étienne-du-Rouvray. J’ai grandi vers Nancy, étudié à Bordeaux, travaillé à Paris… puis j’ai décidé de venir vivre en Normandie, en 2019.
La première fois que je suis venu en ville, c’était via Google Street View. Dans l’espoir que ma candidature soit retenue pour le poste, je vérifiais si la route qui va à la mairie depuis chez moi était praticable à vélo.
Cette petite balade numérique à travers la ville m’avait fait me dire que, pour comprendre comment on vivait à Saint-Étienne-du-Rouvray, il faudrait y passer du temps. Que j’aille m’acheter un croissant dans cette boulangerie, tester ce restaurant, me balader dans les parcs, prendre un café dans ce PMU et que je passe au moins une fois à la caisse de cet immense E.Leclerc (à Paris, les magasins sont comme les appartements, plus petits)… Bref, il faudrait que j’aille partout pour parler à tout le monde.

Aujourd’hui me voilà, et rien de tout cela n’est possible. Frustrant pour un journaliste. Alors, en attendant, je suis bien content d’avoir accès à tous les anciens numéros du Stéphanais. Ça fait beaucoup à rattraper d’un coup, mais ajouté au site de la ville et au magazine dédié aux agents du service public communal, je tiens un véritable trésor. De l’information de grande qualité et des histoires nourries et partagées par tous les habitants…
Une sacrée richesse à laquelle j’ai désormais le plaisir de contribuer, main dans la main avec mes collègues et tout en respectant les gestes barrières.

Congés

J’ai posé des congés toute la semaine prochaine. Le blog sera tenu par notre nouveau collègue Antony. Il est arrivé dans le service depuis quatre jours et occupe le poste de «journaliste coordinateur éditorial multisupport».

C’est une création de poste en lieu et place de celui qu’occupait Nicolas (et dont le contrat s’est terminé au début du confinement), anciennement tenu par Fabrice et plus lointainement par Nicole. J’occupe quant à moi depuis six ans le poste qui était celui de Sandrine avant qu’elle ne devienne la cheffe du service. Auparavant, je collaborais au Stéphanais en tant que journaliste pigiste. Je travaille pour le journal municipal depuis son numéro 3 ou 4. Cela remonte à 2005…

Antony continuera d’occuper les fonctions qui étaient celles de Nicolas, de Fabrice et de Nicole depuis l’origine du Stéphanais. Il nous encadrera également. Laurent, Céline, Laury et moi sommes désormais ses subordonnés. La chose est inédite puisque jusqu’à présent les deux journalistes du Stéphanais étaient au même niveau hiérarchique.

Notre jeune nouveau chef est donc arrivé le 20 avril, en plein confinement. Pas facile d’accueillir un nouveau collègue à distance. Mais le plus dur doit être de tenir le rôle de l’«accueilli» à distance. Débarquer dans un service qui a son fonctionnement bien huilé, sur de nouvelles fonctions d’encadrement, ne doit pas être chose facile. Mais peut-être en parlera-t-il la semaine prochaine.

Je vais quant à moi profiter de cette semaine de congés pour travailler à des choses plus personnelles et m’occuper un peu plus de mes enfants. Je vais lire, regarder des séries, téléphoner à mes ami.e.s. Je vais essayer de ne plus trop penser au boulot. Mais j’aurai toujours une pensée pour mes collègues du service. À dans neuf jours!

Les bagnoles

Hier soir, je suis sorti faire du vélo avec mon fils. C’est agréable de circuler dans des rues vides, sans voitures. La ville prend une autre dimension. On entend mieux les oiseaux, on sent davantage les odeurs printanières. Et puis, alors qu’on les avaient presque oubliées, une voiture nous a croisés.

Elle ne roule pas trop vite. Le conducteur nous fait un sourire et nous cède le passage sans barguigner. Ce n’est pas le cas de toutes les voitures ou des motos en ce moment. Certaines profitent de l’accalmie routière pour pulvériser les limitations de vitesse. Mais cette voiture-ci, non. Elle n’a rien d’hostile.

Pourtant, cette voiture tout à fait pacifique a éveillé ma méfiance. Elle m’a semblé totalement incongrue. Pas à sa place. Je ne remets pas en cause la légitimité de son conducteur à circuler. Chacun a de réelles et bonnes raisons de se déplacer.

Non, je me suis «méfié» car j’ai subitement réalisé la place insensée que nous accordons à la voiture en temps normal. J’ai réalisé à quel point nous nous sommes accoutumés à ce bruit envahissant; combien nous l’avions laissé prendre possession de la ville, de nos vies, de nos poumons.

Pour dire simplement les choses: j’ai réalisé qu’une ville sans voiture ressemblerait à autre chose de bien plus vivant et de bien plus agréable.

Mais ce n’est pas près d’arriver, semble-t-il. Le prix du pétrole est très bas. Lundi, il est descendu à moins 37$. Les producteurs donnaient 37$ à celui qui leur prenait un baril. Il se négocie aujourd’hui à 22$.

Cela veut dire que les gros producteurs vont ouvrir les vannes en grand pour conserver leurs parts de marché, quitte à vendre à perte. Cela veut dire que le fameux «peak oil» qu’on m’a vendu au collège (au début des années 1980) et qui devait se produire avant l’an 2000 n’est pas près d’arriver.

À l’époque, nous avions des vestes en jean délavés, des sacs US et des coupes de cheveux improbables. Et nous paniquions à l’idée d’un monde sans pétrole. Qu’allions-nous devenir? Que ferions-nous sans plastique? Sans bagnoles? Sans chewing-gums? Le peak oil, c’était la grosse loose.

Aujourd’hui, je réalise que les bagnoles en ville, c’est vraiment la grosse loose. Laurent avait raison.

Agribashing and Co

Les Stéphanais.es nous ont interpellé.e.s à plusieurs reprises: comment se fait-il que nous soyons, certains jours, en alerte pollution aux particules fines alors que le trafic routier est considérablement réduit?

Nous avons déjà répondu à ces questions le 27 mars dernier. Christophe Legrand, le directeur-adjoint d’Atmo Normandie, l’agence en charge de la surveillance de la qualité de l’air, expliquait au Stéphanais que ces alertes pollution étaient liées à «un épisode printanier habituel», lequel était dû aux nitrates d’origine agricole.

Les nitrates résultent de la transformation des fertilisants azotés utilisés par l’agriculture. Lorsque la terre «se réveille» au printemps, l’ammoniaque des engrais se volatilise dans l’atmosphère. Il se transforme par réaction chimique en particules dites «secondaires», agrégats de nitrates et compagnie.

Lorsque les ciels printaniers sont voilés et blancs, nous ne voyons pas des nuages mais des particules fines de nitrates issues des engrais agricoles.

Avant le confinement, les agriculteurs n’étaient pas les seuls émetteurs de particules fines. Le chauffage urbain et le trafic routier étaient eux aussi d’importants émetteurs. Sauf qu’en ce moment, il est difficile de montrer du doigt le chauffage et les camions (et aussi les cargos).

Mais lorsqu’on commence à évoquer ce phénomène, une partie des agriculteurs crie à l’agribashing. Nous évoquons ce problème, nous lancent-ils, parce que nous ne les aimons pas.

Nous aurions la fâcheuse habitude de les dénigrer systématiquement, eux qui nous nourrissent, comme l’affirme la FNSEA, le grand syndicat agricole.

La FNSEA utilise une technique assez ancienne, celle qui consiste à réfuter n’importe quelle critique en renvoyant celui qui l’émet dans les cordes de ses mauvais sentiments.

Tu me dénigres parce que tu ne m’aimes pas. Et tu ne m’aimes pas parce que tu es un ingrat. Tu n’as pas de cœur.

C’est toutefois oublier que «les agriculteurs» ne sont pas une classe sociale homogène. Dire: «les agriculteurs sont des pollueurs» vaut à peu près la même roupie de sansonnet que dire: «les commerçants sont pleins aux as». C’est faux et totalement contre-productif sur le plan moral et intellectuel.

Entre le céréalier de la Beauce et l’éleveur du Cantal, la marche est haute en termes de revenus et de pratiques.

Mais les faits sont opiniâtres, ils nous toisent depuis le ciel printanier: les particules fines que nous respirons en ce moment sont bel et bien dues aux engrais agricoles. Ce n’est pas de l’agribashing. C’est de la chimie.

SEXXXXX

Il y a ce qu’on dit et il y a ce qu’on fait. Surtout lorsqu’on aborde la question des médias et du sexe. À en croire les sondages, Arte serait la chaîne préférée des Français. En termes d’audience, la chaîne franco-allemande n’arrive cependant qu’en 8e position, loin derrière TF1 et les chaînes de France télévisions.

Quant au sexe, les choses sont plus délicates encore à mesurer (si j’ose dire). Les sondages ne manquent pas et certains sont très détaillés. Je ne m’engage pas plus loin dans les précisions mais il apparaît assez nettement que les Français sont plutôt enclins à surestimer leurs performances sexuelles.

Bref, quoi qu’on puisse en dire, nous ne faisons pas l’amour tous les jours devant Arte.

Pourtant, le sexe et les médias, c’est une vieille histoire.

Mais ce n’est pas toujours, voire jamais, à l’avantage de l’égalité femme-homme. Ça aussi c’est une vieille histoire. Et franchement, il serait temps que ça évolue, les gars.

Il aura fallu attendre 2017 pour qu’un manuel scolaire de sciences de la vie et de la terre (SVT) montre aux collégiens et aux collégiennes (qui ne seraient qu’un quart à savoir qu’elles en ont un) le dessin d’un clitoris en entier. Il s’agit du manuel édité par Magnard.

Tous les autres éditeurs limitent la représentation du clitoris à sa partie externe qui, cependant, comme les icebergs, a sa plus grande partie immergée (je ne suis pas certain que la comparaison soit appropriée).

En mars 2018, Le Stéphanais sortait un dossier pudiquement intitulé «La face cachées des roses et des choux», très joliment illustré par l’autrice de BD Agnès Maupré. Dans le dossier en question, pages 12 et 13, nous publions alors un dessin de l’organe clitoris en entier. L’objectif était notamment de saluer la publication du manuel de SVT sorti chez Magnard. Notre ancien collègue Fabrice était l’auteur du papier.

Nous n’avons reçu aucune remontrance de lecteur. Ce n’était d’ailleurs pas l’objectif mais on a vite fait de se faire des nœuds au cerveau quand on aborde ces questions. L’absence de remarques montre que les Stéphanais.es ont lu et apprécié l’article de Fabrice.

Comme quoi, le lecteur en est toujours reconnaissant quand on respecte son intelligence.

Horoscope

Il y a un rituel que nous étions quelques-un.e.s à partager et qui perdure en ces temps de confinement: la (télé)lecture matinale de l’horoscope de Paris-Normandie.

Personne, dans le service, ne croit à ces trucs folkloriques dont le succès repose sur une chose bien connue des gens de spectacle et des psychologues sous le nom d’effet Barnum.

Ce n’est pas bien grave tant qu’on ne décide pas de modifier son comportement social et intime en fonction des heures du Zodiaque. Et puis l’horoscope, avec les mots fléchés, les mots-croisés, le jeu des 7 erreurs, les questions du jour et la rubrique nécrologique sont des incontournables de la presse populaire qui se porte très mal en ce moment. Le placement en redressement judiciaire de Paris-Normandie en est la terrible illustration.

Ce n’est pas la première fois que Paris-Normandie est en redressement, comme l’explique le journal Les Échos. La disparition de PN (le nom que ses lecteurs donnent à Paris-Normandie) serait un coup dur pour ses 250 salariés. Ce serait une catastrophe pour la démocratie locale.

On peut reprocher toutes sortes de choses à la presse en général et aux journalistes en particulier. Les critiques ne manquent pas comme le montre chaque année le Baromètre des médias du journal La Croix.

Selon ce baromètre «quatre Français sur dix se détournent désormais de l’information».

Le mouvement des Gilets jaunes a accentué la défiance des citoyens vis-à-vis des médias (53% des Français pensent que les médias ont mal couvert le mouvement selon ce sondage Viavoice pour les Assises internationales du journalisme).

Un nombre croissant des moins de 34 ans, représentant près d’un quart des Français, disent «faire davantage confiance à l’information qui est relayée par leurs proches que celle qu’ils trouvent directement dans les médias».

Quand on est un journaliste municipal peu de gens nous considèrent comme de «vrais» journalistes (et peut-être ont-ils raison dans la majorité des cas). D’ailleurs nous n’avons pas de carte de presse et ne bénéficions pas de l’abattement fiscal qui lui est lié.

Il me semble néanmoins que le travail effectué par les collègues du Stéphanais depuis 15 ans montre que nous sommes de «vrais» journalistes. Tant pis pour l’abattement fiscal.

Nous avons toujours pensé que les Stéphanais.es méritent un authentique service public de l’information. Nous pensons qu’être un citoyen stéphanais ne se limite pas aux frontières du territoire communal. Bref, nous ne pensons pas que le local est déconnecté du global.

Nous pensons que ce qui se passe sous nos fenêtres — et c’est qui nous intéresse en premier lieu — fait partie d’un écosystème plus large dont nous nous efforçons d’identifier le périmètre en fonction des sujets que nous traitons.

Les rédactions du Stéphanais et de PN font le même métier. Un métier qui reste jugé utile par 91% des Français, selon le sondage Viavoice…

Nous faisons le vœu que PN survive une fois encore à cette crise. Et pas seulement pour l’horoscope. Sa survie est vitale pour la démocratie.

L’arrière-boutique

Montaigne l’appelait son «arrière-boutique». Le mot est joli et empreint d’une chouette modestie. Montaigne, le grand penseur français, l’écrivain le plus humain de notre littérature, se retire dans cet espace intérieur pour trouver la paix, la consolation. C’est un lieu retiré en dedans où il est «une foule» à lui-même, le lieu de la «vraie liberté». Dans son arrière-boutique, Montaigne ne s’ennuie pas, c’est un recoin «où discourir et rire», écrit-il.

Après un mois de confinement, les limites conventionnelles entre le public et l’intime, entre le professionnel et le personnel, entre le familial et l’amical semblent avoir bougé. Les limites entre le dedans et le dehors se sont décalées. Ou peut-être se révèlent-elles illusoires. Ou truquées.

Une géographie nouvelle se fait jour. Peut-être un peu plus sincère. Nos arrières-boutiques sont dépoussiérées et les cartes de cette géographie nouvelle y sont dépliées. Et j’ai l’impression que nous y redécouvrons des choses pourtant si évidentes mais que nous ne voyions plus. Comme ce bout de mur rose qui, à force d’être vu tous les jours, n’avait plus aucun intérêt à nos yeux.

Et qui nous donne un regain de force. Aujourd’hui, j’ai reçu des messages privés de deux de mes collègues. Ils ne contenaient rien qui ne fût déplacé ou trop intime, bien sûr. Mais il y avait une énergie folle, une sincère humanité, une drôlerie irrésistible.

En les lisant, j’ai compris que l’arrière-boutique de Montaigne n’était pas un camp retranché, un bunker de l’âme, une cellule obscure et humide. Oser y entrer, parfois, c’est retrouver la lumière et en inonder les autres. Merci les collègues.

Pas le temps…

À peine le temps d’écrire un post aujourd’hui. Je suis embarqué dans un article chronophage qui devrait paraître demain sur ce site. L’article porte sur la situation économique des entreprises et des commerces stéphanais pendant le confinement.

Les situations sont contrastées. Pour certaines entreprises, l’activité tourne presque à plein régime, pour d’autres, c’est la panne sèche, le chômage technique, le spectre des licenciements…

Mais en discutant avec un chef d’entreprise, j’ai obtenu la preuve qu’une grande compagnie d’assurance lui avait retiré sa garantie deux jours avant de publier un communiqué de presse dans lequel cette dernière s’engage à soutenir les petites entreprises…

J’ai posé mes questions par mail à ladite société d’assurance.

J’attends ses réponses…

«Honi soit qui mal y pense»

Notre jeune merlette a encore fait ses ablutions complètes ce matin. C’est un spectacle ravissant qui illumine notre matinée. Mais les oiseaux ne sont pas des anges, nous avons vu Jurassic Park. Il y a quelque 68 millions d’années, ces petites bêtes-là mesuraient quatre mètres au garrot, elles nous auraient croqués comme de vulgaires zakouskis. Et c’est culinairement que nous aurions illuminé leur journée…

En quête d’un sujet, entre deux interviews téléphoniques, j’ai tapé le mot «confinement» dans un moteur de recherche très connu. J’ai constaté sans surprise qu’il y avait déjà une fiche Wikipédia sur le sujet.

Mais j’ai été franchement surpris lorsque j’ai vu, en troisième ou quatrième position, apparaître le traducteur dudit moteur de recherche me révéler ce que peut signifier le mot «confinement» en anglais.

Et je n’en crois pas mes yeux: confinement en anglais signifie (aussi) «accouchement».

Quel vertige.

Selon le Cambridge Dictionary, le terme est «old-fashioned or formal», vieilli, désuet, mais tout de même. Par quels étranges chemins le mot confinement (prononcez kənˈfaɪn.mənt) en est-il arrivé à signifier «accouchement» outre-Manche?

La Manche est un petit bras de mer. Les échanges linguistiques entre la France et l’Angleterre ont été nombreux et pas forcément dans le sens Douvres-Calais. Il y a bien plus de mots d’origine française* dans la langue de Shakespeare que de mots d’origine rosbif dans celle de Molière. Confinement en est un.

Dans le dictionnaire historique de la langue française de ce cher Alain Rey (Robert), le mot confinement est rattaché au mot «confins» lui-même issu du latin confinis qui signifie «contigu, voisin» et de confinium qui signifiait «limite commune à des champs, des territoires»…

Au XVe siècle, le mot était synonyme d’emprisonnement. On «confinait» les criminels.

Mais par quel miracle la «délivrance» de l’enfant et du placenta a-t-elle été prise en charge, chez les Anglais, par notre «confinement»?

Il y a bien l’hypothèse avancée par le dico d’Alain Rey qui ajoute qu’au même XVe siècle «se confiner» pouvait également dire «être proche par la parenté», «se limiter à un espace restreint».

L’anglais veut-il signifier que l’accouchement est le passage du bébé dans un espace restreint, comme le laisse entendre le verbe to confine?

Mystère… Faut-il y voir que notre confinement accouchera de quelque chose?

Certainement. Mais à quoi ressemblera le bébé?

* Les aristocrates anglais parlaient français (le fameux anglo-normand) entre les XIe et XIVe siècles. Il en reste quelque chose dans la devise de l’ordre de la Jarretière (le plus élevé des ordres de la chevalerie britanniques) : «Honi soit qui mal y pense».

Grives et merlettes

Hier soir, le président Macron a annoncé que nous resterions confinés jusqu’au 11 mai. Les crèches et les écoles, les collèges et les lycées rouvriront progressivement, a-t-il dit. Mais pas les universités. Les «personnes les plus vulnérables» resteront quant à elles confinées au-delà du 11 mai.

Je crois que cette annonce n’a fait ni chaud ni froid à la jeune merlette qui vient picorer au bord de notre fenêtre. Chaque matin, elle prend sa ration de graines de tournesol. Très attentive à son hygiène corporelle, elle fait sa toilette complète dans la soucoupe de terre cuite remplie à son attention. D’autres piafs profitent de l’aubaine, et ils sont aussi les bienvenus, mais elle est la seule à s’ébrouer de cette façon.

Nous l’avons tous adoptée. Chaque jour, nous la regardons s’affairer et voleter de branche en branche à proximité de la maison. Mais elle ne va jamais très loin. Sait-elle vraiment voler? N’est-elle pas encore trop jeune? Ne risque-t-elle pas de se faire croquer par un chat? Nous tremblons pour elle.

Lorsque nous l’avons remarquée, si peu farouche, un peu perdue, nous avons voulu enrichir notre science ornithologique qui était, pour ma part, très limitée. J’ai toujours été fasciné par les magnifiques oiseaux de Jean-Jacques Audubon mais ceux-là sont américains et ils ont, pour une centaine d’entre eux, payé un lourd tribu à la Conquête de l’Ouest. Les oiseaux qui peuplent nos ciels me fascinaient moins. Le goût pour l’ailleurs nous rend parfois bien peu curieux.

Nous avons ainsi découvert qu’il était difficile de distinguer une jeune merlette d’une jeune grive musicienne. Nous penchons pour une merlette juvénile plus fréquente sous nos fenêtres mais la découverte que les grives et les merles pouvaient se ressembler m’a plongé dans une sorte de rêvasserie. Le proverbe «faute de grives, on mange des merles» m’est revenu à l’esprit.

Je ne sais pas quel goût ont les merles et les grives et si la chair de cette dernière est plus savoureuse que le premier mais la signification du proverbe est claire: on doit se contenter de ce qu’on a.

C’est facile à dire quand on a des conditions de confinement confortables. Et un travail qu’on peut sans trop de mal faire à distance et sans perte de salaire. Bref, faute de grives, tout le monde n’a pas non plus des merles à se mettre sous la dent.

Les noms d’oiseaux sont propices à une belle quantité d’expressions imagées. Notre merlette nous ouvre des perspectives qu’une grive ne nous aurait, après tout, peut-être pas ouvertes. Ainsi, la grive se trouve-t-elle proche des mots «grivois» et «griveler», elle renvoie à la guerre, aux pillages, à la soldatesque. Le merle, quant à lui, partage son nom avec un poisson aux yeux parfois frits: le merlan. Le merle-oiseau renvoie aux belles voix. Le merle-poisson renvoie aux coiffeurs.

Ne trouvez-vous pas que tout cela nous parle étrangement du confinement? La guerre au virus et les grives? Les cheveux trop longs et les merlans?

Merle. Je crois que la perspective du 11 mai m’affecte un peu plus que la merlette.

Connais-moi toi-même

Le temple de Delphes, dans la Grèce antique, était célèbre pour trois choses. Pour les oracles que rendait la Pythie au nom du dieu Apollon. Le temple était également connu pour abriter le nombril du monde, son Omphalos. Enfin, sur son frontispice était inscrite la phrase que le père Socrate a rendu proverbiale: connais-toi toi-même.

Ce «connais-toi toi-même» a fait couler beaucoup d’encre depuis l’Antiquité. Aujourd’hui, les lycéens y essorent encore leurs stylos-bille. Ces hectolitres d’encre versés à travers les siècles ont nourri bien des débats et des interprétations. Mais, tels les petits ruisseaux faisant les fleuves, ils convergent uniment vers une vérité du genre en béton: se connaître soi-même, c’est plus facile à dire qu’à faire.

Du moins, c’était une vérité incassable jusqu’à ce que le temple de Delphes ne soit transplanté en Californie, dans la Silicon Valley. Ou en Chine. Ou partout dans ce vaste monde où l’on amasse des fortunes colossales et du pouvoir politique illibéral en récoltant et croisant des milliards de milliards de données personnelles.

La Pythie numérique s’exprime en langages HTML, Java, Python, PHP, Ruby, etc. Comme sa consœur antique, on ne comprend rien quand elle cause. Mais elle est rudement forte.

Grâce à elle, le connais-toi toi-même n’est pas loin d’être un truc finger-in-the-nose. Du moins, si l’on est du bon côté du manche. Pour les autres, ça serait plutôt «Google te connaît mieux que tu ne te connais toi-même» ou «Facebook sait exactement quel type de yaourts tu vas acheter avant même que t’aies envie d’en manger un» ou encore «si tu veux savoir quand t’auras le Covid, demande à Macron».

Eh oui, les Pythie sont partout. Grâce aux données personnelles que nous semons généreusement sur le Net et sur les réseaux, n’importe quel vendeur de patates, n’importe quel dirigeant peut regarder plus profond à l’intérieur de nous-mêmes que nous ne serons jamais en capacité de le faire.

Et ce pouvoir inouï du vendeur de patates (ou Amazon) ou du dirigeant illibéral accumulé grâce au traitement de nos données personnelles, nous le leur avons consenti à chaque fois avec un grand sourire.

Bof, disions-nous, qu’est-ce que ça peut faire qu’ils connaissent ma date de naissance, mon adresse, mes opinions politiques, mes orientations sexuelles, etc, etc, ils ne s’en serviront, au pire, que pour me vendre des patates (ou des yaourts). C’est pas bien grave et ça peut même me faciliter la vie (ben oui, c’est pas facile de choisir les bonnes patates).

Et, du coup, c’est un peu comme si j’étais le nombril du monde, son Omphalos virtuel. C’est cool.

Et puis, mince alors, j’ai rien à cacher!

Le «j’ai rien à cacher» d’aujourd’hui, c’est le «il n’y a que les gens sales qui se lavent» du Moyen-Âge.

Aujourd’hui, pendant le confinement, on nous refait le coup du consentement. Après tout, nous disent Olivier Véran et Cédric O, c’est pour le bien de tout le monde que cette appli StopCovid va nous tracer. Comme ça, on connaîtra ceux qui sont immunisés et ceux qui sont contaminés. Ceux qui peuvent sortir et ceux qui ne le peuvent pas. C’est pour le bien de tous.

Avez-vous déjà entendu parler d’une entreprises des Gafam qui renonçait à collecter vos données personnelles? L’État renoncera-t-il à nous tracer lorsque le Covid nous aura enfin lâché?

Ou le pli sera-t-il irrémédiablement pris? Pour notre bien à tous.

Personnellement, je préférais quand le «connais-toi toi-même» tenait du programme impossible.

1945: Libération 2020

La crise économique qui vient, «violente, globale et durable», projette son ombre sur la vitre opaque du confinement. Bruno Lemaire, le ministre des finances a évoqué trois dates pour illustrer la vague scélérate qui s’abat sur nous: celles de 1929, 2008 et de 1945.

1929: c’est la crise de la spéculation boursière, dite «Grande Dépression».

2008: c’est la crise des emprunts bancaires toxiques, dite «Crise des subprimes».

1945: c’est autre chose.

Dans les deux premiers cas, 1929 et 2008, ce sont la bourse et les banques qui ont joué au casino. Et, pour ces fois-ci, elles ont perdu gros (elles se sont vite refaites, bien sûr, grâce à l’argent public).

1945, c’est la Libération mais c’est aussi et surtout une date que les libéraux détestent de tout leur cœur.

Lorsque Bruno Lemaire nous dit: «Le chiffre de croissance le plus mauvais qui ait été fait par la France depuis 1945, c’est en 2009, après la grande crise financière de 2008: -2,2%. Nous serons vraisemblablement très au-delà des -2,2%». Comment ne pas entendre, dans sa bouche, que 1945 fut l’annus horribilis de l’idéologie libérale?

Mais pas parce que la croissance a chuté de 2,2%.

Non. Parce que 1945, c’est l’année glorieuse du Programme du Conseil national de la Résistance (CNR).

La création de la Sécurité sociale.

Trois ans plus tard, en 1948, naissait l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) dont la mission était de superviser et de répartir le plan Marshall. L’OCDE accoucha de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) qui est une sorte de club des pays riches dont le rôle est d’orienter les politiques publiques dans un sens favorable au marché. Tout ce que la pensée libérale compte de bonnes idées (destruction du code du travail, privatisations, etc.) émane généralement de l’OCDE, laquelle irrigue ensuite les politiques nationales.

Par exemple, le rapport Attali de 2007 (intitulé «300 décisions pour changer la France» et issu de la Commission pour la libération de la croissance française dont le rapporteur adjoint été Emmanuel Macron) est une resucée des thèses de l’OCDE, comme nous en faisions l’analyse en juin 2017 dans Le Stéphanais n°235.

Lequel rapport Attali inspira grandement le programme du candidat Macron lors de l’élection présidentielle de mai 2017. Dans son programme, le candidat Macron n’avait que le verbe «libérer» à la bouche. Son programme se veut être une «renaissance » et propose d’en finir avec le «passé illusoire» de la France.

Or ce «passé illusoire» n’est autre que celui du CNL, celui des «Jours heureux» et de la Sécurité sociale. Celui de la Libération et de «ses règles devenues obsolètes», selon Macron.

Les enfants de 1948 (création de l’ancêtre de l’OCDE) veulent faire la peau à ceux de 1945 (conseil national de la Résistance).

La croissance de 2020 est peut-être aussi faible qu’en 1945 mais la France n’est pas dans le même état. Elle est aussi beaucoup beaucoup plus riche. Alors, pourquoi ce qui a marché en 1945 ne marcherait pas mieux en 2020?

En dollars constants, le PIB par habitant en France était de 13.045$ en 1960. En 2018, il était de 43.664$. La richesse nationale a donc plus que triplé depuis la Reconstruction.

Si 2020 ressemble à 1945 et si la France de 2020 est considérablement plus riche et en bon état de fonctionnement économique, pourquoi faudrait-il, comme le veut Emmanuel Macron, «libérer» la France de son héritage humaniste de la Libération?

Ouverture de l’espace émotionnel

Nous sommes tous pour ainsi dire confinés avec nos émotions. Et avec celles de nos proches. C’est parfois bien. Parfois pas bien du tout. Car nous ne sommes pas tous à moitié vulcains comme ce bon vieux Spock.

Contrôler ses émotions n’est pas un exercice facile. À bien des égards, cela relève souvent de la violence contre soi-même. Ne dit-on pas «réprimer» ses émotions?

Faute d’être à moitié vulcains comme Spock, nos co-confinés font aussi hélas les frais de nos émotions négatives. La violence de la colère et de la peur se retournent contre eux. Et dans le pire des cas, les femmes et les enfants en sont les premières victimes.

Le confinement est un espace clos de l’émotion. Or la chose est paradoxale quand on apprend que le mot tire son origine de «mouvement». C’est ce qui nous meut, nous met en branle et nous ébranle. Or le mouvement est conditionné à deux choses: avoir de l’espace et un cerveau.

Les arbres n’ont pas de cerveau parce qu’ils ne se déplacent pas. Ils ont développé une autre forme d’intelligence. Nous autres, nous avons un cerveau car nous nous mouvons et nous nous émouvons. Hélas nous n’en profitons pas toujours pour développer notre intelligence.

Lorsque l’émotion devient collective, le pouvoir prend peur. Pour lui, une foule prise d’émotion est potentiellement ce que les Romains appelaient avec mépris la turba (j’en causais le 26 mars dans ce blog).

Mais quoi qu’il en soit, il y a un cerveau à l’œuvre quand on se meut ou s’émeut. Ce n’est pas toujours perceptible, je vous l’accorde. Mais il est là pour «contrôler» l’émotion, tel un cornac sur son éléphant. Lorsque le cornac échoue a contrôler l’éléphant cela ne signifie toutefois pas qu’il a perdu son cerveau. Disons juste que le cerveau a perdu.

Il faut aussi de l’espace pour exprimer son émotion. Et c’est là, justement que le bât blesse. En confinement, l’espace manque. Les émotions se compriment. Et elles explosent.

L’espace social permet aux émotions de s’exprimer selon des normes et des codes que l’espace confinés finit par amortir.

Charles Darwin définissait dans son ouvrage de 1872 L’expression des émotions chez l’Homme et les animaux six émotions fondamentales: la joie, la surprise, la peur, le dégoût, la colère et la tristesse. Pour le père de la théorie de la sélection naturelle et de l’évolution, les émotions seraient universelles et prendraient leurs origines dans nos ancêtres communs, à nous autres Sapiens et chimpanzés.

À chaque émotion, sont associées des gestes, des expressions du visage que l’on retrouve peu ou prou partout mais de manière plus ou moins «contrôlée». Car cette chorégraphie émotionnelle est très codifiée. Les codes qui la régissent sont cependant distincts d’une société, d’une culture, d’une classe sociale à l’autre. Et ils changent et évoluent au fil du temps.

Les Anciens, qui aimaient que les choses soient ordonnées, avaient une vision genrée des émotions. Il y avait celles que les femmes pouvaient exprimer et celles qui étaient viriles. Les émotions féminines étaient froides et humides et celles des mecs étaient chaudes et sèches. Il faut avouer qu’en la matière, ce n’est pas ce qu’ils ont fait de mieux.

En ces temps de crise sanitaire, où l’espace émotionnel est réduit à la cellule familiale, les codes et les normes se retirent un peu pour céder quelques pouces à plus universel, plus darwinien. Les codes sociaux s’estompent. Ce qui nous sépare «dehors», comme notre façon d’exprimer notre joie selon que nous soyons un footballeur venant de marquer un but ou reine d’Angleterre (elle marque rarement des buts, je vous l’accorde), nous réunit «dedans» le confinement.

Dans le for intérieur de nos espaces confinés, nous nous rapprochons de l’universel (mais il y a quand même de gros ratés, c’est certain).

Y aura-t-il un baby boom à Noël?

Ma fille doit écrire un discours sur la question de la démographie mondiale. C’est un sujet d’histoire-géographie au programme du lycée, je suppose. Mais tout de même, c’est un drôle de sujet dans un contexte de pandémie mondiale.

J’ai essayé de lui donner un coup de main entre deux papiers sur le Covid. Mais bon, pas sûr d’avoir été très efficace…

En matière de contrôle démographique mondial, en revanche, les partisans de l’économiste britannique Thomas Malthus (1766 – 1834) verraient sans doute d’un bon œil le Covid-19, même si, fort heureusement, le virus n’a pas la puissance de frappe du moustique qui occit chaque année 450.000 personnes (paludisme), essentiellement en Afrique, ou celle du sucre qui en ratiboise plus de 5 millions (diabète) dans le monde.

Et que dire des 2,6 millions qui succombent faute d’eau potable?

L’eau croupie, les moustiques, le sucre… Voilà les armes de destruction malthusiennes par excellence! Du malthusianisme anti-pauvres car chacun sait que ces fléaux sont plutôt sélectifs dans leur mode de recrutement.

Les capitalistes malthusiens ne sont pas très malins, en fait. Ils voient le monde comme un gâteau. Un gâteau, qui plus est, qu’on ne partagerait évidemment pas de manière équitable. De très très grosses parts pour les riches et des toutes toutes toutes petites pour les pauvres (on appelle ça des miettes).

Un peu plus malins qu’eux, il y a les autres libéraux qui assurent que ce n’est pas un gâteau qu’il faut répartir (pas trop, hein) mais la «croissance». Un peu comme si le gâteau était dopé à la levure chimique. Ou comme un camembert coulant dans sa boîte, jamais vide même après en avoir mangé la moitié.

Il y a aussi ceux qui disent qu’on peut nourrir tout le monde grâce à Monsanto (pas très malins, ceux-là). Et puis, il y a ceux, vraiment plus malins, à mon avis, qui disent que la clé de la démographie mondiale c’est le droit des femmes, une économie éco-responsable et la réduction des inégalités.

Comme ça, les femmes font ce qu’elles veulent de leur corps (et bizarrement, elles ne font plus quinze mioches), on arrête de tout miser sur le pétrole et on se dit que, non vraiment, M. Arnault, 86 milliards de dollars, ce n’est vraiment pas raisonnable (avez-vous consulté un psy?).

D’aucuns annoncent que l’après-confinement sera suivi d’un baby boom. L’happy boom-boom du confinement. Mais chacun sait désormais que le confinement agit plutôt sur la propension des couples à divorcer, comme en Chine.

La démographie mondiale devrait se stabiliser autour de 11 milliards à la fin du siècle, selon l’ONU. En 2050, nous serons déjà tous vieux à l’exception de l’Afrique sub-saharienne qui connaîtra la plus forte croissance démographique.

Certains parlent encore de «bombe démographique». D’autres évoquent le contraire, comme l’Institut international d’analyse des systèmes appliqués en Autriche qui prévoit un déclin inéluctable et lent de la population mondiale. Comme au Japon où des projections farfelues donnent une population totale réduite en l’an 3000 à… 10 Japonais.

En matière de démographie, vaut mieux rester prudent. C’est ce que j’aurais dû dire à ma fille.

Perdus dans l’espace

Je ne cesse de penser à George Clooney dans le film Gravity. «You have to let me go», dit-il d’une voix douce à la pauvre Sandra Bullock puis il lâche le lien qui le retient encore à elle. Et comme Wolf dans On a marché sur la Lune, George (Kowalski dans le film) fait l’expérience inouïe de cette chose sans limite, sans fin, de cette chose si étrangère à nos cerveaux qu’il faut le génie de Buzz l’Éclair pour la résumer dans cette formule aporétique: Vers l’infini et au-delà!

Nous entrons dans notre quatrième semaine de confinement. Nous sommes au seuil de cet au-delà de l’infini. Depuis que je travaille dans le service, jamais je ne m’étais éloigné de mes collègues plus de trois semaines.

Le Covid-19 remplace les débris du satellite russkof, notre service n’est certes pas pulvérisé comme la navette Explorer mais l’expérience du confinement nous entr’ouvre une dimension jusque-là inconnue et que, pour le moment, seuls Georges Clooney et l’ingénieur Wolf sont en mesure de raconter.

Cette dimension semble un peu plus métaphysique que nos histoires de pâtes et de rouleaux de PQ des trois semaines passées. Des questions abstraites commencent à scintiller dans les confins de nos crânes un peu figés par l’ennui.

Combien de temps faut-il pour que l’image mentale des êtres familiers, des amis, des parents, des collègues, commence à se modifier dans nos têtes?

Quand la réalité commence-t-elle à se déformer, à se recomposer, à se dilater ou se contracter?

Un écrivain argentin que j’aime bien, Jorge Luis Borges, aimait réfléchir à ces trucs un peu bizarres. Il pensait par exemple qu’un arbre que plus personne ne regarderait, qu’aucun enfant ne ferait plus paraître dans ses rêves, disparaitrait de la surface du monde et du fond de nos souvenirs.

Peut-être suffirait-il alors que l’humanité entière s’endormît tout ensemble, qu’elle fît un seul et même rêve pour que ce rêve devînt la réalité et se substituât à celle qui nous aurions cessé de vivre…

Je me sens un peu comme Sandra Bullock (le docteur Ryan Stone dans le film de Cuaron) ou comme le capitaine Haddock regrettant ses paroles après le sacrifice de Wolf: je suis un peu inquiet devant l’illimité et le silence sidéral qui se profile devant nous. Que va devenir George Clooney? Et Wolf? Un miracle leur permettra-t-il d’en réchapper?

Laurent sera-t-il toujours le sosie phénoménologique du commandant Oveur? Aurélie aura-t-elle toujours ses mains d’or? Émilie sera-t-elle encore cette lectrice si fine? Sandrine, Benjamin, Nathalie, Laury, Céline seront-ils-elles toujours ces collègues dont chacun.e m’a davantage donné qu’aucun.e.s des collègues de mes métiers passés?

J’ai un peu les miquettes parce qu’il me semble que je ne me posais pas les bonnes questions avant ces trois semaines. Dans l’espace illimité du confinement, comme dans celui d’Alien, on ne s’entend peut-être pas assez soi-même.

Alors, il faut cesser d’avoir les miquettes pour Wolf et le commandant Kowalski. Il est temps de se dire: une autre réalité est possible.

Du pantalon de jogging par temps de confinement

Nous vivons une époque d’une grande modernité. Des hommes sont élus au suffrage universel, dont l’intelligence et le discernement battraient à plate couture l’huître la mieux disposée.

Des gars comme Trump, Bolsonaro, Duterte, Orban (que ceux que j’oublie me pardonnent) n’ont pas seulement en commun d’être des gens aux idées les plus criminelles qui soient en période de pandémie, ils ont aussi un authentique, indestructible, incommensurable mépris pour la démocratie et l’État de droit dont ils sont le ver corrupteur.

Mais ça, nous le savions. Le savent également ceux qui, avec une extrême jubilation un peu suicidaire, votent pour ces voyous et les applaudissent en se grattant l’entre-jambe (ce n’est pas facile, je vous l’accorde).

Les Trump, Bolsonaro, Duterte, Orban (que ceux que j’oublie me pardonnent) me rendent triste. Une vraie, grande, abyssale tristesse. Tristesse d’avoir quelque chose en commun avec eux: un chromosome Y.

Ce chromosome ne s’est jamais vraiment distingué par son intelligence et sa finesse, il faut bien le reconnaître, mais bon, il a parfois donné de belles choses. La mode, par exemple. Yves Saint Laurent, Christian Dior, Jean-Paul Gautier sont des gars plutôt fréquentables (ah bon, les deux premiers sont morts?).

Mais qu’on ne se méprenne pas: je ne suis pas suffisamment dégrossi pour comprendre quoi que ce soit à la mode. J’ai juste été impressionné par le monologue de Méryl Streep dans Le Diable s’habille en Prada. La sublime actrice y développe l’idée que la mode est d’une importance capitale et qu’il est impossible d’y échapper, même lorsqu’on n’a aucun style.

La mode est un marqueur temporel assez infaillible mais elle est surtout le moyen par lequel, socialement, on se différencie des «autres» et on imite ses pairs. Cette tension entre différenciation et imitation crée notre être social et nous inscrit dans un rapport à l’autre parfois difficilement dépassable.

Mais ceci dit, en temps de confinement, qu’est-ce qui se passe?

Chacun.e, en son for intérieur, répondra à cette question face au miroir et se dira ben oui c’est pourtant vrai qu’est-ce qui se passe?

Coralie, une lectrice de ce blog, m’a envoyé ce mail il y a deux jours. Je le publie dans sa presque intégralité:

«J’ai lu Ma Vie sous Covid d’hier, j’ai eu l’impression d’une légère baisse de régime. Ce n’est qu’une interprétation, bien évidemment. Comme dirait mes inspecteurs, le confinement est l’occasion de réinterroger nos pratiques. Une piste serait éventuellement de faire une revue de presse des meilleures articles d’astrologie pour chacun.e des collègues afin d’optimiser leur moral.

Il me semble aussi que le journal du Covid n’a pas abordé pleinement la question du corps confiné. Je remarque qu’autour de moi, la tenue en vogue pour le confinement est le jogging et non celle du pyjama qui pourrait donner l’impression d’un laisser-aller trop voyant. Le jogging, semble adapté pour satisfaire notre besoin de décontraction et en même temps nous plonger dans un idéal sportif, dynamique, performatif.

Entre le discours et la pratique, avec mes copines, nous nous envoyons nos plus belles tenues de jogging. Je pense avoir impressionnée mon groupe WhatsApp avec le legging et juste-au-corps rose poudré de la saison 2019 de chez Lidl (la distanciation sociale entre toi et mon égo m’empêche de transférer cette photo). Outre l’échange de photos, les blagues sont aussi légions sur la prise de poids, les coiffeurs, le maquillage avec un masque, la réhabilitation du voile face au Covid… Je pense adopter celle où l’on peut se caresser ses propres mollets quand on n’a pas de chat.»

De la disparition des cols blancs…

Vous savez ce que c’est: on commence par folâtrer sur un site canaille et puis ça dérape. Boum, on tombe sur une étude américaine publiée en novembre dernier par The Brooking Institution. Cette étude passionnante s’appuie sur les résultats de Mickael Webb, un jeune docteur de l’université de Standford, qui a démontré que l’intelligence artificielle aura à court terme un impact très fort sur les cols blancs les mieux payés:

«Plus frappant encore, dit l’étude, il semble maintenant que de nouvelles classes entières de cols blancs bien payés (qui ont été moins touchées par les précédentes vagues d’automatisation) seront les plus impactées par l’intelligence artificielle».

Un monde où les «cols blancs bien payés» seront remplacés par des machines ! Quelle dystopie.

Mazette, ça fait peur, non?

Non, je rigole…

En revanche, cette dystopie fait vraiment peur aux classes dominantes. Imaginez un monde absolument terrifiant où les travailleurs ne seraient plus rémunérés en fonction de leur rang hiérarchique mais au nom de leur utilité sociale et de la pénibilité de leurs tâches.

Un monde où le livreur, l’aide-soignante, la femme de ménage, la caissière, le cheminot, le paysan, l’aide à domicile, l’ouvrier spécialisé gagneraient n fois plus que le cadre de la finance, du marketing, de la communication, du conseil juridique…

Un monde où les cols blancs disparaîtraient des bureaux et des rues, des taxis et des avions, des brasseries chics et des clubs-houses, sans que rien ne change fondamentalement. Un monde où les cols bleus continueraient de tendre leur force de travail au service d’activités essentielles à la société, telles que la propreté, la santé, l’aide à la personne,l’éducation, le sport, la culture, la confection d’objets et de denrées utiles…

Celui qui aurait proféré de telles rêveries il y a seulement un mois serait passé pour un idiot ou un révolutionnaire, ce qui ne fait pas grande différence aux yeux des classes dominantes.

Mais aujourd’hui, cette dystopie, ce cauchemar des salaires à cinq chiffres, est devenu une réalité (hormis pour les salaires).

Notre monde confiné tourne grâce aux cols bleus. Les cols blancs continuent d’abîmer leurs yeux et leurs ulcères dans d’inutiles «conf calls», certes, mais l’argument qui voudrait qu’ils soient les seuls vrais «créateurs de valeur ajoutée» n’est plus tenable.

Je ne dis pas qu’ils ne servent à rien. Je pense seulement que plus rien ne justifie qu’ils gagnent dix, vingt, trente, cent fois le Smic par mois. Il n’y avait déjà plus grand monde pour croire encore à ces billevesées mais, là, le confinement achève de les réduire à néant.

Bien sûr, d’aucuns pensent encore que l’après-confinement sera un retour à la «normale» où les brebis blanches de la finance seront de nouveau bien gardées. Et peut-être même y parviendront-ils cette fois encore.

Mais une chose est certaine, maintenant que nous savons qu’un trader, qu’un pro du marketing ou qu’un avocat fiscaliste n’est pas «essentiel» au bon fonctionnement d’une société moins polluée, recentrée, fraternelle et égalitaire, en un mot, libre, nous n’aurons aucun scrupule à les voir remplacés par une intelligence artificielle que nous n’aurons plus qu’à débrancher le moment venu.

Écran total

Revenir à l’origine des mots est parfois très éclairant. Le mot écran désigne un objet qui dissimule ou qui protège. Les locutions «écran de fumée» ou «faire écran» en conservent le sens originel. Un sens qui n’a guère à voir avec «ouverture» ou «fenêtre», reconnaissons-le, mais bien plutôt avec la notion de surface qui arrête.

Dans un cas, l’écran nous met à l’abri de quelque chose de dangereux (le feu, par exemple); dans l’autre, il nous cache ce que nous ne souhaitons-pouvons-voulons pas voir.

Parfois, il recouvre parfaitement ces deux notions, simultanément.

Les écrans nous protègent contre le Covid (enfin, ceux qui ont la possibilité de télétravailler) et ils nous dissimulent notre propre ennui ou notre impossibilité à concilier télétravail et éducation des gosses.

Avec la hi-tech, l’écran met une fois de plus notre schizophrénie à rude épreuve. Nous savons, dans le tréfonds de nos cœurs, que les écrans «c’est pas bien». Surtout pour les enfants. Mais comme on en a des palanquées à domicile et qu’on y est tous accros comme des fumeurs de crack, eh bah, on met notre mouchoir sur notre tréfonds et on en bouffe 5 heures par jour.

Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) estime qu’il y a 5,6 écrans en moyenne par foyer en France. Téléviseur, ordinateur, tablette, smartphone… Il y a donc plus de deux écrans par tête de pipe dans un foyer (2,2 personnes par foyer selon l’Insee).

En période de confinement, ces écrans tournent à plein régime. Ils pompent le Wifi comme des sangsues sur le corps malingre d’Humphrey Bogart dans African Queen (merci Laurent). Pourtant, on ne cesse de nous dire que la surexposition des plus jeunes aux écrans est susceptible d’avoir un impact sur leur santé physique et mentale. Le pédopsychiatre Serge Tisseron a développé «la règle des 3-6-9-12 à destination des parents» afin d’en limiter les effets néfastes sur le développement des gosses.

Mais en période de confinement, d’autres pédopsychiatres, comme ceux de la Société de l’information psychiatrique (Sip), ont jugé qu’il était bon de mettre un peu d’eau dans le vin de la prévention: «pour les plus de 3 ans, dit la Sip aux enfants, tu pourras regarder Youtube ou jouer sur le téléphone ou la tablette. Pareil, pas trop, mais un peu plus qu’avant». En effet, estiment ces psy, les écrans peuvent atténuer l’anxiété des plus jeunes.

Mais bon, tout de même. On apprenait en 2017 que les Bill Gates, les Steve Jobs, des cadres de Facebook tenaient leurs enfants le plus loin possible de leurs belles inventions. Les cadres cool de la Silicon Valley mettent leurs mioches dans une école non connectée, la Waldorf School of the Peninsula.

Alors que faire? Parce que c’est tout de même pratique de coller les gosses devant un écran. Et de toute façon, ils en bouffent déjà pour la bonne cause: les cours à distance. Les miens, par exemple, ont pigé le truc: faire croire qu’on bosse pour l’école quand en fait, on mate un épisode sur une plateforme de streaming. Leur comportement ne diffère donc en rien de ce que nous faisions nous-même au bureau quand on consultait FaceDeBouc ou une vidéo de chat.

Évidemment, on peut toujours leur montrer d’autres trucs que des vidéos de Youtubeurs. Notre page «les bons plans anti-déprime des services municipaux» en regorge.

De tous les côtés, la culture, l’éducation et le sport se déclinent sur écrans. La liste s’allonge tous les jours des trésors désormais accessibles gratuitement. Alors, quitte à être accro au crack des écrans, fumons en du bon!

Émoji

Le groupe WhatsApp qui nous sert de bureau virtuel est de moins en moins bavard à mesure que le confinement s’étire. La sociabilité de groupe cède chaque jour un peu plus aux seuls messages à caractère professionnel et pratique.

Cela tient probablement à une quantité de facteurs que les sciences humaines ont déjà explorés. Je vais, par conséquent et de toute évidence, enfoncer des portes ouvertes (c’est moins douloureux que des portes fermées à double tour).

Au bureau, avant le confinement, l’ambiance était bon enfant (ce qui n’empêchait pas les tensions, parfois). On travaillait dans la bonne humeur. Par pudeur, je n’entrerai pas dans les détails mais les choses relevaient parfois du grand et du petit n’importe-quoi.

Néanmoins, la mixité presque parfaite du service (cinq garçons et six filles) tempérait les ardeurs par trop excessives des garçons. Pour les filles, je ne dirai rien car elles sont en tous points parfaites.

Cette façon joyeuse de travailler ne nous a toutefois jamais fait dévier de nos missions et de nos devoirs d’agents de la fonction publique. Sans flagornerie, nous donnons tous bien davantage que ne le requièrent nos «fiches de poste» et nos bulletins de salaire. Comme la plupart des agent.e.s de la fonction publique, ceci dit au passage.

Nous avions aussi nos rituels, notre routine de sociabilité. De ces petits moments de convivialité qui, vus de l’extérieur, n’ont évidemment pas la même dimension affective que vus du dedans.

Ainsi, à la pause café du matin, nous avions coutume, à quelques-un.e.s, de lire l’horoscope de Paris-Normandie. Je peux dire sans rien trahir qu’aucun.e d’entre nous n’accorde la moindre foi à ce genre de prophéties. Elles nous paraissent si inoffensives qu’elles ne valent même pas la peine qu’on y accorde la moindre attention critique.

Mais nous aimions ces moments parce que c’était un bon moyen de rigoler et d’envisager les problèmes de la journée à venir avec la distance nécessaire à tout bon travail.

Avec WhatsApp, nous avons essayé de prolonger ce rituel dans le confinement. Laurent nous fait chaque matin une photo de l’horoscope.

Mais ce n’est pas pareil. L’ambiance s’étiole. De temps à autre, l’un.e d’entre nous lance quelques mots drôles, d’autres y répondent avec esprit. Mais le cœur n’y est plus trop.

Les messages se limitent peu ou prou au boulot. Et comme la conversation écrite diffère très grandement de celle orale, on perd le sens de certains de ces messages. (Bon sang, quand il écrit «merci.» est-il de mauvais poil? Quand elle écrit «OK…», dit-elle vraiment OK?).

À force de travailler ensemble, nous savions décoder toutes ces choses non-verbales qui permettent de nuancer un propos, de l’interpréter bien différemment de ce que les mots disent dans leur plus simple appareil.

Oui, bien sûr, il y a les émoji pour remplacer ce non-verbal si essentiel à la compréhension du langage oral. Ces petites bestioles jaunes (j’ai découvert qu’il y a aussi des légumes, des objets, des trucs, des machins, des animaux, etc.) apparaissent encore de temps à autre pour nuancer un propos mais elles aussi commencent à se raréfier.

Au moment où j’écris ces lignes, à 16h08, voilà plus d’une heure et demie que le WhatsApp est silencieux. Tout le monde bosse, seul, devant son écran.

Aujourd’hui, mon horoscope (Verseau) disait: «Travail: les grosses dépenses ne sont pas à l’ordre du jour. Amour: en couple, vous manquez d’enthousiasme. Santé: vous avez un grand besoin de décompresser.»

Je ne sais pas trop ce que cela signifie mais c’est pas la grosse rigolade. Ceci dit, ça bosse…

Question de bénéfice-risque

La controverse autour de l’hydroxychloroquine antipaludique (dite chloroquine, par commodité) associée à l’antibiotique azithromycine a remis en avant la notion de «bénéfice-risque». Ceux qui ont décidé de prescrire ce traitement aux malades du Covid-19 affirment que le bénéfice qu’en tirent les patients est supérieur au risque auquel il les expose. D’autres affirment le contraire.

Je n’ai pas d’opinion sur cette molécule. Et si par malheur j’en avais une (mon outrecuidance n’a hélas pas de limites), je me garderais bien de la partager. Je n’ai aucune compétence dans ce domaine, comme dans bien d’autres.

J’évoque ce sujet car une amie enseignante (merci Mathilde), lectrice de ce blog, m’a gentiment signalé un texte du sociologue allemand Ulrich Beck intitulé La Société du risque, publié en 1986.

Je ne connaissais pas Ulrich Beck, bien entendu.

Et ce que j’ai appris de ce texte se limite à cette note de lecture publiée sur le site Cairn spécialisé dans la diffusion de textes et d’ouvrages de sciences humaines et sociales.

D’après ce que je comprends, Beck nous dit que la modernité n’a pas tenu ses promesses. Le «progrès» a échoué à rendre notre monde vraiment meilleur. L’idéal patiemment façonné par les savants et les érudits entre les XVe et XVIIIe siècles a finalement accouché d’un monstre ingrat (et un peu crétin, faut bien l’avouer).

Le «partage des richesses» en tant qu’idéal de société, nous dit Beck, a cédé à un projet qu’il qualifie de «gestion des risques» (d’où le titre).

Notre société industrielle produit des richesses mais elle ne les partage guère, c’est le moins qu’on puisse dire. Ce qu’elle partage, en revanche, ce sont les risques qu’elle produit à la pelle et qu’elle ne maîtrise pas (sur une échelle allant des perturbateurs endocriniens à Tchernobyl et Fukushima). Mais l’avantage, quand on a connu Lubrizol, c’est qu’on n’a pas besoin de faire un dessin.

Du coup, cette (irresponsable) gestion des risques a produit un effet délétère sur notre perception de la rationalité scientifique et technique. C’est le «monstre ingrat» que j’évoquais plus haut.

Cette ingratitude n’est toutefois pas le fait d’enfants trop gâtés. Elle est bien plutôt le symptôme d’un virus (là c’est moi qui cause, pas Beck) qu’un ancien président de la République désignait naguère comme son «ennemi». Un virus qui voyage à la vitesse d’une microseconde d’une place boursière à l’autre et qui a créé un œdème planétaire gros de 2.153 milliardaires accaparant plus de richesses que 60% de la population mondiale.

L’idéal des Copernic, Érasme, Montaigne, Spinoza, Diderot, etc., qui voulait que l’être humain soit la finalité de tout progrès s’est écrasé dans une accumulation pathologique de richesses entre les mains d’une ultra-minorité (qui a très mauvais goût, qui plus est). Ce phénomène, j’en mettrais ma main au feu, n’a jamais connu de précédent dans l’histoire humaine.

Alors, aujourd’hui, quand on parle de «bénéfice-risque» à propos de la chloroquine, merci Mathilde de m’avoir fait découvrir cet Ulrich Beck. Parce que si les choses doivent désormais être pensées selon le prisme du «bénéfice-risque» au lieu de celui du «progrès», prenons-en acte une fois pour toute.

Et dès à présent, demandons-nous une chose: quel bénéfice aurons-nous à revenir docilement travailler à la propagation de ce virus lorsque le confinement prendra fin? Quel risque prendrions-nous à le laisser poursuivre ses ravages?

Télétravail

«Ils n’arrêtent pas de nous coller des visioconférences qui ne servent à rien, juste pour s’assurer qu’on n’est pas en train de glander». Dans certains secteurs où le télétravail n’était pas une habitude, comme dans celui du médico-social d’où provient ce témoignage d’une amie, les salariés confinés sont regardés avec suspicion: ne vont-ils pas en profiter pour se tourner les pouces?

Sans surprise, la Dares (ministère du Travail) nous apprend que ce sont les cadres et les ingénieurs des secteurs de l’informatique, de l’information, du commerce, de la banque, du spectacle, mais aussi, plus surprenant, du bâtiment, des travaux publics et de l’industrie qui télétravaillent le plus.

La fonction publique d’État est le premier employeur de télétravailleurs (près de 30% des cadres), devant le privé (11% des cadres). Les fonctions publiques hospitalières et territoriales, en revanche, ne pratiquaient pas le télétravail jusqu’à présent.

Dans la majorité des cas, avant le confinement, le télétravail se limitait à quelques journées par mois. En moyenne, il se répartit de manière quasi-égalitaire entre les femmes et les hommes. Le profil type du télétravailleur est donc une femme ou un homme de moins de 39 ans (41,7%) vivant en couple sans enfant de moins de trois ans (57,5%). Les couples avec un enfant de moins de trois ans télétravaillent en revanche beaucoup moins (pas fous). Les personnes seules sont 31,6% à télétravailler, avec ou sans enfant de moins de dix ans.

Le télétravail était donc déjà une réalité avant le confinement. Une étude Malakoff Médéris-Humanis indiquait le 12 mars dernier que les employeurs qui ont recours au télétravail «estiment également que cette pratique contribue à la responsabilisation (85%) et à l’engagement (75%) de leurs salariés. En termes de bénéfice employeur, 72% des dirigeants pensent que le télétravail améliore leur image et constitue un bon moyen de fidélisation (41%)».

Mon amie a donc des employeurs qui ne connaissent pas grand chose à la réalité du télétravail. Cette forme de travail à la maison –qui n’a pas que des avantages puisque 46% des télétravailleurs évoquent la perte du lien collectif et la non-déconnexion comme un risque pour la santé mentale et 40% estiment que les mauvaises postures et la sédentarité affectent leur santé physique – n’a donc aucune incidence négative sur la productivité des salariés (hormis sur leur santé). Bien au contraire. Seuls sans doute ceux qui glandaient au bureau continuent de glander à la maison…

La turba et les communicant.e.s

Comment continuer à faire de l’info lorsqu’on est confiné? J’ai déjà parlé de la frustration de ne plus aller sur le «terrain», je n’y reviens donc pas. Pour nous autres, télé-collègues du service confiné de l’information et de la communication, la réponse s’est imposée d’elle-même: pour continuer d’informer sans courir le risque de colporter des fake news, nous nous sommes littéralement branchés sur les sources les plus fiables possibles. Ou réputées les plus fiables.

Chaque matin, en allumant mon ordi, je me connecte au Journal officiel. Je ne le faisais jamais avant le confinement. Je lui préférais les journaux des journalistes, à la lecture moins austère et plus éclairante. Je traîne également sur les sites du gouvernement et de l’Élysée. D’autres sites, comme la Cour des comptes (qui vient de sortir son rapport annuel), le Défenseur des droits, l’Insee, etc., font toujours parties de mon pain quotidien.

Mais ces sources sont-elles toutes fiables? Oui, sans équivoque, elles le sont. C’est là le cœur même de la démocratie: la mise à disposition publique de l’action des pouvoirs constitutionnels. Et même s’il faut parfois être un juriste pour comprendre et décrypter ce qui y est livré en toute transparence, on y trouve tout ce dont on a besoin pour exercer son métier de citoyen.

Il y a toutefois une part d’ombre dans tout cela. À cette information brute que sont les textes légaux et les rapports d’experts, vient s’ajouter la parole des communicant.e.s.

Le but affiché par ces derniers est de nous faciliter la tâche, à nous autres journalistes et simples citoyens, pour mieux comprendre les décisions politiques et les enjeux du monde.

Sauf que les communicant.e.s ne regardent pas tout à fait les choses comme les journalistes. Quand les un.e.s (les journalistes) cherchent à coller au plus près des faits et des sources, les autres (les communicant.e.s) cherchent à coller au plus près des intérêts de leurs employeurs.

Et parfois, les faits et les intérêts ne sont pas les mêmes. Voire carrément opposés…

Le ministre de la Santé Olivier Véran déclarait le 23 février que «porter un masque est parfaitement inutile à l’heure à laquelle je vous parle», le 29 février que «personne n’a besoin de porter un masque si un médecin ne vous permet pas d’en porter un», jusqu’à affirmer que «les services hospitaliers sont remplis de personnes qui portaient des masques». Le 19 mars, le Premier ministre Édouard Philippe déclarait devant les député.e.s que «porter un masque n’était pas recommandé et qu’il était inutile». Le 20 mars, la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, insinuait que porter un masque constituait un acte trop «technique» pour que de simples citoyens puissent s’en servir efficacement.

Toutes ces déclarations ne visaient pas à décrire une vérité scientifique mais bien plutôt à dissimuler une pénurie de masques et une incurie d’État.

Olivier Véran, Édouard Philippe et Sibeth Ndiaye ne sont pas des communicant.e.s mais ils leur empruntent les techniques. Ils ont menti aux populations.

Pourquoi? Parce qu’ils se méfient de nos réactions. Pour eux nous sommes cette turba qui, chez les Romains, désignait cette foule civiquement incontrôlable, le bas-peuple.

C’est cette même logique qu’ils ont mobilisée pour justifier le renforcement des mesures de confinement: vous n’avez pas été sages, nous devons fermer les marchés. Alors que les vraies raisons de ces mesures sont épidémiologiques, scientifiques, rationnelles. Mais le virus communicant a désormais tout contaminé: plutôt simplifier le discours, quitte à mentir, que de faire confiance à l’intelligence des gens.

L’épisode Lubrizol était précurseur de ce phénomène lorsque le préfet a préféré ne pas faire retentir les sirènes la nuit de l’incendie, sous prétexte que les gens auraient paniqué et fait n’importe quoi. L’image de la turba antique recouvrait déjà la représentation qu’ils se font de nous…

Doux foyer…

Chaque soir, à 20 heures, on applaudit les soignant.e.s. Cette routine nous rassemble et rompt symboliquement avec le confinement. Les fenêtres s’ouvrent, les foyers jettent leur lumière sur le dehors. Cette ancienne métonymie du feu, le foyer, où se rassemblaient les familles à la veillée, retrouve une acuité que les écrans démultipliés avaient érodée, usée jusqu’à ne plus recouvrir qu’une notion de lieu décentré, refuge d’enfants placés et de marins au long cours.

Le foyer redevient le lieu de la famille confinée, recentrée, celui où, même seul.e, on a le sentiment d’être le plus près des siens, malgré tout. Le lieu où l’on se retrouve le plus familier à soi-même, parmi ses objets, ses souvenirs, ses secrets…

Beaucoup de gens, toutefois, doivent quitter ce foyer quand leurs voisins, leurs amis, leurs proches, restent enfermés chez eux. Ils le font la peur au ventre, comme nous l’ont confié des Stéphanais.es dans des témoignages poignants. Parmi ces travailleurs qui refusent le mot de «héros», il y a les invisibles de la société. Les ouvriers et les employés qui, bien que constituant près de la moitié des actifs, demeurent sous-représentés dans les médias et la fiction.

Ils sont dans les rues, ils continuent de collecter nos déchets, de distribuer notre courrier. Elles sont aux caisses des supermarchés. Ils continuent de se lever à l’aube pour faire tourner les centrales électriques. Ce sont leurs voitures que nous entendons dans le silence du soir, lorsqu’ils rentrent du boulot. Mais nous ne les voyons toujours pas. Personne pour les applaudir non plus. Ils rentrent au foyer la peur au ventre. Peur de contaminer les leurs.

Nous ne les applaudissons pas et nous avons tort de ne pas le faire. Mais nous avons raison d’applaudir les soignant.e.s. L’idée n’est pas de créer une compétition de «héros», encore moins de les hiérarchiser. Les soignant.e.s font eux aussi leur boulot. Ils le font pour nous qui n’avons pas conscience, malgré notre gratitude, de le leur compliquer.

Lydie, infirmière, nous raconte son quotidien avec une justesse et une colère saisissante. Les soignant.e.s nous sauvent la vie en exposant la leur, au contact des malades. Leur quotidien, c’est le virus. Mais ils n’ont pas peur pour eux. Ils ont peur pour leurs enfants, leur conjoint.e.

Ils et elles enragent de nous voir quitter nos foyers, inconscients des risques que nous faisons peser sur les leurs.

Applaudissons-les. Mais surtout, aidons-les, ne sortons plus.

Restez chez vous!

Ne pas aller sur le terrain, pour un journaliste, c’est un peu la punition. C’est avoir le blues de l’avion sans aile, comme disait CharlÉlie Couture en 1981. Ou une casserole sans manche. Une pizza sans mozzarella.

Aucun écran, fût-il notre meilleure barrière contre le virus, ne peut remplacer le terrain. Car lorsqu’il n’est pas confiné, le journaliste a le devoir de humer les choses de sa propre truffe, embaumassent-elles le jasmin ou les gaz lacrymogènes, qu’importe.

J’ai choisi ce métier car rien n’est plus chouette que d’attraper son cahier à spirale et son stylo (parfois un appareil photo mais pour ça, on a de vrais photographes) et de lancer aux collègues: «Salut, les gars et les filles, je vais me promener!». J’ai aussi choisi ce boulot parce que je crois en la démocratie, bien sûr, mais le terrain, parler en vrai à des gens, voir les choses de ses propres yeux, c’est quand même un gros kiff (comme disaient les jeunes en 1990).

La tentation est grande d’enfourcher le vélo et d’aller baguenauder dans les rues de Saint-Étienne-du-Rouvray. Comme n’importe qui actuellement confiné chez soi.

Je pourrais me prévaloir d’une dérogation officielle et, muni de cet ausweis, circuler en règle et à la barbe de la maréchaussée. Les photos de Jean-Pierre Sageot me donnent furieusement envie de sentir, de goûter, d’écouter les rues stéphanaises rendues aux oiseaux et aux bourdonnements du printemps.

Je suis également suffisamment bête pour me dire que je suis en pleine santé et, qu’après tout, le virus ne me fera pas plus de mal qu’un pet de lapin à un éléphant anosmique. Beh oui: bête, pire qu’une bête, même! Parce que j’ai failli ne pas comprendre que le problème, si je sors, ce n’est pas le risque que je fais peser sur ma propre santé mais bel et bien celui que je fais encourir aux autres.

Alors, il y a les écrans. Ils ne sentent ni le jasmin ni la lacrymo mais ils nous protègent contre le risque que nous nous transformions en meurtriers par négligence.

Il y a les écrans et la toile mondiale (world wide web comme disaient les anglophones des années 1980), il y a internet qui nous sauve. Du moins, qui sauve ceux qui, comme moi, ont la chance de pouvoir rester chez eux et qui, à l’inverse des caissières, des soignant.e.s, des facteurs et des factrices, des policiers, des ouvriers, des chauffeurs de bus, etc., n’ont pas à exposer leurs proches à cet horrible body count (comme on disait dans les années 1990) des victimes du Covid-19.

Espérons qu’Internet tienne le coup. Et restez chez vous, si vous le pouvez!

Pensons aussi aux artistes-auteurs

J’ai demandé à une amie dessinatrice ce que changeait pour elle le fait d’être confinée. Elle m’a répondu: «rien». Autrice de BD, elle travaille dix heures par jour, sans week-end, pour livrer ses planches à l’heure. Et cela pour un revenu inférieur au Smic.

J’ai ensuite posé la même question à Gayanée, l’illustratrice de ce blog. Voici ce qu’elle m’a répondu:

«Au niveau de la vie quotidienne, ça ne change pas grand-chose. J’ai l’habitude de travailler de la maison, en revanche, il faut quand même prendre un peu plus de temps pour les ados qui, mine de rien, ont besoin d’être un peu rassurés.
Mais le plus dur, en effet, c’est le ralentissement voire l’arrêt brutal de l’activité. Je dépends beaucoup des agences de comm’ qui, elles-mêmes, subissent de plein fouet cette crise. Une espèce d’absurdité d’avoir bossé comme une malade pendant des mois sans prendre de vacances pour pouvoir renflouer sa trésorerie et respirer un peu et au final, boum, le mur, le virus. Et des clients qui ne seront pas capables de payer les factures en cours…
Cela dit, je reste philosophe et optimiste car c’est dans ma nature, et puis ça fait réfléchir au sens de sa vie, il faut réinventer. Je ne me suis pas cassé les deux bras, mon mari travaille dans l’agro-alimentaire, donc pas de risque de crise majeure pour l’instant.
Et curieusement, je remarque plus de sérénité à la maison, moins de conflits, mon «grand» qui vient s’assoir à côté de moi hier pour papoter et me confier qu’il est inquiet pour la validation de son second semestre et qui me dit que c’est pas grave d’être confinés avec ses parents, qu’il y a pire… Ouf on n’a peut-être pas merdé sur toute la ligne ;-)))))) »
Sinon, pour le artistes-auteurs, c’est compliqué. Ceux qui n’ont plus d’activité ne peuvent pas demander d’arrêt maladie car ils sont censés pouvoir faire du télétravail (pratique quand tu n’en as plus !), impossible de trouver l’endroit où reporter sa prochaine échéance Urssaf sur la page dédiée aux artistes-auteurs (elle bugge depuis des semaines)
Sincèrement, je ne sais pas comment font ceux qui sont seuls.»

Nous avons la chance de travailler avec des photographes, des illustrateurs et des dessinateurs de presse de grand talent. Ces professionnels, que nous partageons bien souvent avec la presse nationale, sont des travailleurs indépendants affiliés au régime des artistes-auteurs, au même titre que les écrivains (comme Arno Bertina, en résidence sur la commune et dont vous pouvez écouter l’émission que lui a consacré la radio RFI, ou encore comme Fabrice Chillet, notre ancien collègue journaliste qui sortira son deuxième roman chez Finitude en octobre).

Comme tant d’autres professions indépendantes, ils ont vu leurs commandes reportées, annulées. Les travaux qu’ils ont récemment livrés à leurs clients privés ne seront peut-être jamais payés.

Étant juridiquement placés sous la protection du Code de la propriété intellectuelle, et non du Code du travail, ces professionnels ne bénéficient ni d’un revenu minimum, ni de congés payés, ni de l’assurance chômage (il ne faut donc pas les confondre avec les intermittents du spectacle).

Être artiste-auteur, c’est être rémunéré non pas au temps qu’on a consacré à son travail mais en fonction d’un (faible) pourcentage prélevé sur la valeur que créée l’éditeur qui l’exploite.

L’artiste-auteur peut également être rémunéré au forfait comme c’est le cas des commandes que nous leur passons pour les pages du Stéphanais, du Stéphanais Junior, d’En Commun (le journal interne destiné aux agents piloté par Laurent), pour les affiches et pour les nombreux guides sévèrement relus et corrigés par Céline et concoctés par nos graphistes Aurélie et Émilie.

La plupart du temps, si l’on repliait leur rémunération sur le nombre d’heures passées à créer, on se rendrait compte que les artistes-auteurs sont payés très très en-dessous du salaire minimum. Dans certains cas, il faudrait même subdiviser le centime en «millimes» pour approcher d’un tarif horaire…

Un rapport récent, dit «rapport Racine», pointe la multitude de difficultés qu’ils doivent affronter, depuis fort longtemps: érosion de leurs revenus, réformes sociales qui ne prennent pas en compte leurs problématiques, le morcellement de leurs représentations professionnelles, l’absence d’attention des pouvoirs publics et des aides directes très modestes. Sans compter un respect du droit d’auteur rarement exemplaire…

Il est important que nos «collègues» indépendants puissent continuer de travailler. Car ils n’ont aucun filet de sécurité, si ce n’est celui des minima sociaux.

Nous travaillons régulièrement avec: Éric Bénard (photographe) ; Anne-Charlotte Compan (photographe) ; Jérôme Lallier (photographe) ; Jean-Pierre Sageot (photographe) ; Loïc Séron (photographe) ; Florence Brochoire (photographe et réalisatrice vidéo) ; Anne-Charlotte Gellez (réalisatrice vidéo) ; Adèle Beaumais (illustratrice) ; Gayanée Bereyziat (illustratrice) ; Dugudus (illustrateur, affichiste) ; Paatrice Marchand (illustrateur) ; Claire Désiré-Roche (illustratrice) ; les dessinateurs de presse Étienne Lécroart et Cambon (Iconovox) ; Steve Baker (auteur BD) ; Hugues Barthe (auteur BD) ; Myriam Bouima (autrice BD) ; Efix (auteur BD) ; Martin Étienne (auteur BD) ; Julien Hugonnard-Bert (auteur BD) ; Agnès Maupré (autrice BD) ; Jean-Marie Minguez (auteur BD) ; Catel Muller (autrice BD) ; Hélène Rajcak (autrice BD) ; Johanna Schipper et Emmanuel Espinasse (autrice et auteur BD) ; Vincent Sorel (auteur BD) ; Zelba (autrice BD)… Et tous les autres qui ont contribué ponctuellement à nos publications.

Trois journées en une

Jour officiel du printemps et il pleut. J’ai sorti mes poubelles, histoire de faire un truc pas trop virtuel, et j’ai senti cette odeur de terre. Ça sentait la terre mouillée. Bizarre. D’habitude, ça sent plutôt le diesel et l’ozone.

J’ai demandé à mes collègues comment ils s’en sortaient avec leurs enfants. Comment, ELLES s’en sortaient, en fait (Laurent a une fille mais elle est grande, à l’université ; Benjamin et Nicolas n’ont pas d’enfant).

J’ai eu quelques réponses rigolotes sur la difficulté, en effet, de répondre simultanément aux sollicitations constantes de la marmaille et à celles du téléboulot. Le stress de rater un message WhatsApp quand la petite fait sa démo de gym. Pas de réponses aussi.

Je ne peux pas être dans la tête des autres (c’est déjà difficile d’être dans la mienne). Mais en tant que mâle blanc légèrement faisandé (49 ans), j’aurais toutefois mauvais jeu de feindre de ne pas savoir ce que signifient ces réponses et non réponses.

Le discours dominant n’assigne certes plus les femmes à l’économie domestique (cette fameuse oïkonomia qui nous vient du grec et qui veut dire «gestion de la maison»), mais la réalité a le cuir dur, comme le dit cette enquête de l’Ifop:

«La diffusion d’un idéal de plus en plus égalitaire en matière de tâches ménagères peine […] à s’installer dans la pratique, notamment lors de l’arrivée d’un enfant qui accentue généralement les tensions en renforçant les rôles traditionnels masculins et féminins au sein du foyer».

Je sors les poubelles, m’occupe du linge, repasse (parfois), fais la vaisselle et à manger, passe l’aspirateur et la toile (j’ai fait un coup de propre dans le frigo ce midi) mais j’ai quasi-abandonné les devoirs d’école à ma compagne, Stéphanie.

Et en cette période de confinement où les parents sont contraints de faire les profs plusieurs heures par jour, je n’en suis pas fier.

D’autant plus que son travail est quand même plus important que le mien: elle est psychologue et moi, journaliste. Je ne dis pas qu’on peut se passer des journalistes (c’est le rêve de tous les dictateurs), je dis que si je décolle mon c… de devant mon écran bleuté pour faire un peu de grammaire ou de géométrie avec mes enfants, ça ne fera pas s’écrouler la démocratie. En revanche, si Stéphanie rate l’appel d’un.e jeune en souffrance, le dommage peut s’avérer immédiat…

Donc, pardon: je décroche une petite demi-heure pour faire un peu d’allemand avec mon fils.

Réquisition!

Toute la Normandie est coloriée en vert pistache. On respire (enfin) un air presque sain, selon Atmo. Dans les rues, le silence est un peu plus silencieux qu’hier (si je peux me permettre cette tautologie). Les contacts avec les collègues se poursuivent sur WhatsApp et par téléphone. Sandrine passe son temps en cellule de crise à la mairie.

Nous passons des appels pour avoir confirmation de certaines infos à publier sur le site. Mais c’est le bordel un peu partout. Beaucoup de téléphones fixes sonnent dans le vide. Les portables sont éteints (une attachée de presse prend mon appel, j’entends sa fille de deux ans et demi qui la réclame).

(Je reviendrai sur les femmes –parce que ce sont les femmes– qui doivent «télé-travailler» tout en s’improvisant prof avec les gosses, passant de deux journées en une à désormais trois par jour! Je reviendrai demain sur ce phénomène dont je suis, je dois le confesser, l’un des complices).

Laury et Céline publient également sur le site et sur Facebook. Laurent travaille à garder le contact avec les centaines de collègues de la mairie confinés chez eux. Émilie et Aurélie, nos deux artistes-graphistes, font tourner leurs logiciels à plein régime. Benjamin fait des aller-retour entre chez lui et l’imprimerie où il tire au coup par coup les affiches destinées au public. Nathalie tient les comptes et s’assure que les choses ne partent pas trop en cacahouète. Nicolas soigne son Covid asymptomatique.

Chacun, à sa manière, s’organise comme il peut –avec les enfants qui n’ont pas forcément envie de se mettre au boulot et qu’il faut décoller des écrans. Chacun fait avec ses fantômes et ses angoisses plus présents que jamais –avec l’espoir, aussi, mais plus ou moins fragile, de voir quelque chose de neuf et de beau émerger de cette expérience hors du commun.

Prendre le temps, seul.e ou en famille. Reprendre, comme un butin, comme un trésor de guerre, ce temps sacrifié aux trajets domicile-travail que nous ne faisons plus; retrouver nos visages, lavés de ces simagrées socio-professionnelles que plus rien ne nous oblige à jouer; déserter ces inutiles réunions que nous ne devons plus nous fader.

Ce temps retrouvé, réquisitionnons-le!

Bricoler, lire, cuisiner, courir, méditer, jardiner, sculpter, dessiner, faire de la musique ou des mots-croisés! Nous avons enfin ce p… de temps que nous réclamions à tout bout de champ, quand nous avions la tête dans le guidon, quand nos amours et nos rêves étaient reportés au lendemain.

Ce temps, nous pouvons même, luxe suprême, le GASPILLER à ne rien faire!

Ou bien lire.

Je lis le dernier bouquin d’Arno Bertina, L’Âge de la première passe (Verticales). Mais oui, Arno Bertina! Vous savez, le gars sympa qui rigole un peu trop fort et qui était en résidence d’écrivain à l’automne. Et qui reviendra nous voir quand nous serons tous déconfinés!

À nos héros

Les météorologues appellent ça un «épisode printanier». À deux jours du printemps, ce n’est pas étonnant mais la douceur de l’air et la beauté du ciel – un bleu floqué de paisibles cumulus – a quelque chose de cruel. Doucement et suavement cruel, d’accord. Mais cruel quand même pour tous ceux, enfants, parents, personnes âgées, qui doivent rester enfermés dans leurs appartements, le nez collé aux fenêtres.

Et puis, il y a celles et ceux qui doivent quand même aller au boulot. Ce ciel printanier, ils n’en verront qu’un bout, le temps du trajet.

Mais ils auront respiré un air dont la qualité s’améliore de jour en jour. Atmo Normandie, l’agence chargée de mesurer la qualité de l’air (et que l’épisode Lubrizol a rendu célèbre), nous montre une Normandie qui a viré au vert pistache (ce que la légende qualifie de «bon» avant le «très bon» couleur vert pin). À l’exception, toutefois, de Rouen qui reste nimbée d’un jaune tournesol synonyme de «moyen». Mais l’air rendu aux oiseaux laisse espérer que le vert pistache aura bientôt colorié notre petit coin de Normandie, à nous aussi…

Le Président a salué l’héroïsme des soignants qui exposent leur vie, dans nos hôpitaux et dans leurs cabinets. Ce sont des héros. Comme ils l’ont toujours été, eux qui ne cessent d’alerter le gouvernement sur leurs conditions de travail, depuis des mois, depuis des années (4.172 lits supprimés dans les hôpitaux en 2018 selon le Quotidien du médecin).

Mais il y a d’autres héros.

Après le «télétravail», hier soir, je suis allé faire mes courses dans une moyenne surface à côté de chez moi. Les salarié.e.s du magasin étaient à leur poste. Aux caisses, un dérisoire bout de carton les protégeait contre les «gouttelettes» des clients. D’inconfortables gants de plastique bleu protégeaient leurs mains contre le virus. Ce sont eux aussi les héros. Ainsi que tous ceux, toutes celles, qui font en sorte que la société continue de fonctionner.

Je n’irai pas jusqu’à dire que je me sens inutile avec mon «télétravail» et mon bel ordinateur connecté. Avec mes collègues, nous contribuons à maintenir un service public local de l’information. Une page a été créée sur ce site pour proposer aux Stéphanais.es les «bons plans anti-déprime».

Mes collègues font un travail formidable. J’ai découvert ce matin que «certaines» avaient bossé jusqu’à 22 heures passées (eh, Aurélie, Émilie, Sandrine, Céline, faut lever le pied!). C’est ça le risque quand le «bureau» débarque à la maison…

On en oublierait presque ce foutu SRAS-CoV dit Covid-19. Sauf qu’il s’est brutalement rappelé à nous hier soir. Notre collègue Nicolas a été arrêté 15 jours pour une suspicion de Covid-19. Suspicion ou diagnostic «par défaut», nous a-t-il dit car, désormais, on ne dépiste plus «systématiquement», explique le ministère de la Santé.

Nicolas n’est pas en danger, ses symptômes restent bénins, nous a-t-il confié. Sa jeunesse le protège, nous lui souhaitons un prompt rétablissement.

Un 15 août qui s’éternise…

Bon, on en sait un peu plus: «Nous sommes en guerre». Le Président nous l’a dit hier soir à la télé. Le confinement général est déclaré. Et puis, le ministre de l’Intérieur nous a prévenus: les déplacements extérieurs devront être justifiés à l’aide d’un formulaire. Tout mouvement injustifié sera sanctionné d’une amende de 38€ qui sera rapidement portée à 135€.

Dans la commune, les aires de jeux, les stades et les cimetières sont fermés jusqu’à nouvel ordre.

Ce matin, les rues étaient presque désertes. Le ciel est bleu, les oiseaux chantent. Un journaliste parlait à la radio d’une journée du 15 août qui s’éternise…

Des gens font la queue devant le bureau de tabac. Ils sont espacés d’un mètre les uns des autres en application rigoureuse des consignes de «distanciation sociale».

Hier, Céline a dit que ça commençait à lui manquer un peu de faire la bise aux collègues… Même les moins tactiles d’entre nous commencent à ressentir un petit manque.

Pour ce qui est du boulot, la règle est désormais inscrite dans le marbre de la parole présidentielle. Le travail à distance est devenu la norme. Pour ceux qui le peuvent. La majorité de mes collègues sont chez eux et nous communiquons par WhatsApp, chose tout à fait nouvelle pour moi qui n’ai jamais eu de téléphone portable. Il aura fallu cette crise pour que je m’y mette (j’ai récupéré le smartphone du service mais j’espère bien m’en débarrasser quand tout cela sera terminé).

Sandrine est en cellule de crise. Je suis pour ma part au bureau avec Nathalie qui est revenue prendre son ordinateur pour bosser depuis chez elle.

J’attends de savoir si je peux interviewer le maire. Il est important qu’il s’exprime sous la forme d’une interview. C’est plus chaleureux qu’un communiqué.

Finalement, par mesure sanitaire, ça se fera par téléphone…

Hier, nous ne savions rien de ce qu’aujourd’hui serait fait. Maintenant que nous le savons, nous n’en sommes pas plus avancés. Mais une chose est certaine: cette fois-ci, il sera vraiment difficile de faire comme si tout cela n’avait jamais été. Un monde autre s’ouvre à nous. Il nous reste à l’inventer.

On ne sait rien

J’ai toujours été infoutu de tenir un blog. Les bloggers ont une qualité que je n’ai pas: la régularité de métronome qu’il faut, chaque jour, pour décrire les petits faits insignifiants qui, mis bout à bout, en disent finalement plus long sur l’époque, la vie, le monde, que ne le ferait un manuel d’histoire. Mais je vais tout de même m’y efforcer. Advienne que pourra.

Ce soir, le Président Macron parlera à 20 heures. Les mauvaises langues diront que cette prise de parole est elle aussi porteuse de son lot d’insignifiance. Mais pas cette fois-ci. La dernière fois qu’il a parlé, le 12 mars, le pays a basculé dans quelque de chose d’inédit. La France a fermé ses écoles. Ce matin, tous les gosses sont restés à la maison. À l’exception des enfants de soignants. Pour ce soir, des rumeurs circulent sur un possible confinement généralisé.

Mais, en fait, on ne sait rien. Le Président Macron ne sait probablement pas lui-même ce qu’il va dire ce soir. Son adresse du 12 mars nous en a donné une démonstration assez curieuse.

Ses propos étaient sous-titrés en direct d’une manière plutôt chaotique. Preuve que le président ne lisait pas un discours écrit à l’avance. Ou si tel était le cas, des mesures avaient été prises pour qu’il ne fuite pas, même quelques minutes seulement avant 20 heures.

Aujourd’hui 16 mars, c’est le premier jour de la fermeture de tout ce qui n’est pas bureau de tabac, commerce alimentaire et station essence. Fumer, manger et rouler en voiture semble être tout ce qu’il est encore permis de faire. Et encore, il n’est pas recommandé de rouler pour aller visiter ses vieux parents, ses amis. On roule pour aller au supermarché, pour acheter ses clopes. Et pour aller à la station service.

Certains se sont rendus au bureau ou à l’usine mais les rues et les parkings presque vides révèlent qu’ils ne sont pas nombreux. L’orthodontiste a annulé le rendez-vous de ma fille.

Les enfants sont à la maison avec ma compagne. Psychologue pour les enfants sourds et malentendant scolarisés, elle est priée elle aussi de rester à la maison. Les gosses sont censés travailler grâce à un «espace numérique de travail» (on dit ENT). Mais le truc ne fonctionne plus.

Hier, le maire Joachim Moyse a été élu au premier tour d’une élection municipale dont plus personne ne sait vraiment dans le pays si elle sera annulée. Les seconds tours seront peut-être impossibles à organiser. Des gens raisonnables (des juristes, des constitutionnalistes) se posent des questions qu’ils n’auraient pas même daigné imaginer il y a seulement trois jours: peut-on reporter un second tour d’élections municipales sans annuler le premier tour? Quid des maires élus au premier tour?

On ne sait rien. Les gens qui, d’ordinaire, savent (et qui n’hésitent jamais à le dire) ne savent rien de ce que nous réservent les prochaines heures.

Bref, on ne sait rien. Rien de rien.

Ce matin, au bureau, nous nous sommes réunis autour d’une table d’un joli bleu. Mais comme il faut maintenir une distance d’au moins un mètre cinquante entre les corps, seule Sandrine, la cheffe du service, avait posé son ordinateur sur la table. Les neuf autres, nous étions en cercle façon pow wow indien, loin de la table. Ne manquait plus qu’un calumet (les bureaux de tabac en vendent-ils?).

Sandrine nous a donné les consignes: que ceux qui le peuvent aillent travailler chez eux, etc.

Mais il est surtout ressorti du pow wow qu’on ne sait rien de la suite. Tous les plans, toutes les dispositions que la Ville tâche de mettre en place à grands coups de réunions (le soir et le week-end) se révèlent caduques quelques heures plus tard. Peau de balle. On ne sait rien, les gars et les filles.

Mais alors rien de rien.

Rendez-vous ce soir devant la télé. On en saura plus qu’aujourd’hui. Et sans doute beaucoup moins que demain.

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