Blog – la vie sous Covid

Les propos tenus dans ce blog n’engagent pas la Ville. Ils sont tenus librement par son auteur qui s’efforce de décrire de son strict point de vue subjectif ce qu’est «la vie sous Covid» dans un service de la Ville de Saint-Étienne-du-Rouvray.

Vendredi 3 avril 2020 – Du pantalon de jogging par temps de confinement

Nous vivons une époque d’une grande modernité. Des hommes sont élus au suffrage universel, dont l’intelligence et le discernement battraient à plate couture l’huître la mieux disposée.

Des gars comme Trump, Bolsonaro, Duterte, Orban (que ceux que j’oublie me pardonnent) n’ont pas seulement en commun d’être des gens aux idées les plus criminelles qui soient en période de pandémie, ils ont aussi un authentique, indestructible, incommensurable mépris pour la démocratie et l’État de droit dont ils sont le ver corrupteur.

Mais ça, nous le savions. Le savent également ceux qui, avec une extrême jubilation un peu suicidaire, votent pour ces voyous et les applaudissent en se grattant l’entre-jambe (ce n’est pas facile, je vous l’accorde).

Les Trump, Bolsonaro, Duterte, Orban (que ceux que j’oublie me pardonnent) me rendent triste. Une vraie, grande, abyssale tristesse. Tristesse d’avoir quelque chose en commun avec eux: un chromosome Y.

Ce chromosome ne s’est jamais vraiment distingué par son intelligence et sa finesse, il faut bien le reconnaître, mais bon, il a parfois donné de belles choses. La mode, par exemple. Yves Saint Laurent, Christian Dior, Jean-Paul Gautier sont des gars plutôt fréquentables (ah bon, les deux premiers sont morts?).

Mais qu’on ne se méprenne pas: je ne suis pas suffisamment dégrossi pour comprendre quoi que ce soit à la mode. J’ai juste été impressionné par le monologue de Méryl Streep dans Le Diable s’habille en Prada. La sublime actrice y développe l’idée que la mode est d’une importance capitale et qu’il est impossible d’y échapper, même lorsqu’on n’a aucun style.

La mode est un marqueur temporel assez infaillible mais elle est surtout le moyen par lequel, socialement, on se différencie des «autres» et on imite ses pairs. Cette tension entre différenciation et imitation crée notre être social et nous inscrit dans un rapport à l’autre parfois difficilement dépassable.

Mais ceci dit, en temps de confinement, qu’est-ce qui se passe?

Chacun.e, en son for intérieur, répondra à cette question face au miroir et se dira ben oui c’est pourtant vrai qu’est-ce qui se passe?

Coralie, une lectrice de ce blog, m’a envoyé ce mail il y a deux jours. Je le publie dans sa presque intégralité:

«J’ai lu Ma Vie sous Covid d’hier, j’ai eu l’impression d’une légère baisse de régime. Ce n’est qu’une interprétation, bien évidemment. Comme dirait mes inspecteurs, le confinement est l’occasion de réinterroger nos pratiques. Une piste serait éventuellement de faire une revue de presse des meilleures articles d’astrologie pour chacun.e des collègues afin d’optimiser leur moral.

Il me semble aussi que le journal du Covid n’a pas abordé pleinement la question du corps confiné. Je remarque qu’autour de moi, la tenue en vogue pour le confinement est le jogging et non celle du pyjama qui pourrait donner l’impression d’un laisser-aller trop voyant. Le jogging, semble adapté pour satisfaire notre besoin de décontraction et en même temps nous plonger dans un idéal sportif, dynamique, performatif.

Entre le discours et la pratique, avec mes copines, nous nous envoyons nos plus belles tenues de jogging. Je pense avoir impressionnée mon groupe WhatsApp avec le legging et juste-au-corps rose poudré de la saison 2019 de chez Lidl (la distanciation sociale entre toi et mon égo m’empêche de transférer cette photo). Outre l’échange de photos, les blagues sont aussi légions sur la prise de poids, les coiffeurs, le maquillage avec un masque, la réhabilitation du voile face au Covid… Je pense adopter celle où l’on peut se caresser ses propres mollets quand on n’a pas de chat.»

De la disparition des cols blancs…

Vous savez ce que c’est: on commence par folâtrer sur un site canaille et puis ça dérape. Boum, on tombe sur une étude américaine publiée en novembre dernier par The Brooking Institution. Cette étude passionnante s’appuie sur les résultats de Mickael Webb, un jeune docteur de l’université de Standford, qui a démontré que l’intelligence artificielle aura à court terme un impact très fort sur les cols blancs les mieux payés:

«Plus frappant encore, dit l’étude, il semble maintenant que de nouvelles classes entières de cols blancs bien payés (qui ont été moins touchées par les précédentes vagues d’automatisation) seront les plus impactées par l’intelligence artificielle».

Un monde où les «cols blancs bien payés» seront remplacés par des machines ! Quelle dystopie.

Mazette, ça fait peur, non?

Non, je rigole…

En revanche, cette dystopie fait vraiment peur aux classes dominantes. Imaginez un monde absolument terrifiant où les travailleurs ne seraient plus rémunérés en fonction de leur rang hiérarchique mais au nom de leur utilité sociale et de la pénibilité de leurs tâches.

Un monde où le livreur, l’aide-soignante, la femme de ménage, la caissière, le cheminot, le paysan, l’aide à domicile, l’ouvrier spécialisé gagneraient n fois plus que le cadre de la finance, du marketing, de la communication, du conseil juridique…

Un monde où les cols blancs disparaîtraient des bureaux et des rues, des taxis et des avions, des brasseries chics et des clubs-houses, sans que rien ne change fondamentalement. Un monde où les cols bleus continueraient de tendre leur force de travail au service d’activités essentielles à la société, telles que la propreté, la santé, l’aide à la personne,l’éducation, le sport, la culture, la confection d’objets et de denrées utiles…

Celui qui aurait proféré de telles rêveries il y a seulement un mois serait passé pour un idiot ou un révolutionnaire, ce qui ne fait pas grande différence aux yeux des classes dominantes.

Mais aujourd’hui, cette dystopie, ce cauchemar des salaires à cinq chiffres, est devenu une réalité (hormis pour les salaires).

Notre monde confiné tourne grâce aux cols bleus. Les cols blancs continuent d’abîmer leurs yeux et leurs ulcères dans d’inutiles «conf calls», certes, mais l’argument qui voudrait qu’ils soient les seuls vrais «créateurs de valeur ajoutée» n’est plus tenable.

Je ne dis pas qu’ils ne servent à rien. Je pense seulement que plus rien ne justifie qu’ils gagnent dix, vingt, trente, cent fois le Smic par mois. Il n’y avait déjà plus grand monde pour croire encore à ces billevesées mais, là, le confinement achève de les réduire à néant.

Bien sûr, d’aucuns pensent encore que l’après-confinement sera un retour à la «normale» où les brebis blanches de la finance seront de nouveau bien gardées. Et peut-être même y parviendront-ils cette fois encore.

Mais une chose est certaine, maintenant que nous savons qu’un trader, qu’un pro du marketing ou qu’un avocat fiscaliste n’est pas «essentiel» au bon fonctionnement d’une société moins polluée, recentrée, fraternelle et égalitaire, en un mot, libre, nous n’aurons aucun scrupule à les voir remplacés par une intelligence artificielle que nous n’aurons plus qu’à débrancher le moment venu.

Écran total

Revenir à l’origine des mots est parfois très éclairant. Le mot écran désigne un objet qui dissimule ou qui protège. Les locutions «écran de fumée» ou «faire écran» en conservent le sens originel. Un sens qui n’a guère à voir avec «ouverture» ou «fenêtre», reconnaissons-le, mais bien plutôt avec la notion de surface qui arrête.

Dans un cas, l’écran nous met à l’abri de quelque chose de dangereux (le feu, par exemple); dans l’autre, il nous cache ce que nous ne souhaitons-pouvons-voulons pas voir.

Parfois, il recouvre parfaitement ces deux notions, simultanément.

Les écrans nous protègent contre le Covid (enfin, ceux qui ont la possibilité de télétravailler) et ils nous dissimulent notre propre ennui ou notre impossibilité à concilier télétravail et éducation des gosses.

Avec la hi-tech, l’écran met une fois de plus notre schizophrénie à rude épreuve. Nous savons, dans le tréfonds de nos cœurs, que les écrans «c’est pas bien». Surtout pour les enfants. Mais comme on en a des palanquées à domicile et qu’on y est tous accros comme des fumeurs de crack, eh bah, on met notre mouchoir sur notre tréfonds et on en bouffe 5 heures par jour.

Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) estime qu’il y a 5,6 écrans en moyenne par foyer en France. Téléviseur, ordinateur, tablette, smartphone… Il y a donc plus de deux écrans par tête de pipe dans un foyer (2,2 personnes par foyer selon l’Insee).

En période de confinement, ces écrans tournent à plein régime. Ils pompent le Wifi comme des sangsues sur le corps malingre d’Humphrey Bogart dans African Queen (merci Laurent). Pourtant, on ne cesse de nous dire que la surexposition des plus jeunes aux écrans est susceptible d’avoir un impact sur leur santé physique et mentale. Le pédopsychiatre Serge Tisseron a développé «la règle des 3-6-9-12 à destination des parents» afin d’en limiter les effets néfastes sur le développement des gosses.

Mais en période de confinement, d’autres pédopsychiatres, comme ceux de la Société de l’information psychiatrique (Sip), ont jugé qu’il était bon de mettre un peu d’eau dans le vin de la prévention: «pour les plus de 3 ans, dit la Sip aux enfants, tu pourras regarder Youtube ou jouer sur le téléphone ou la tablette. Pareil, pas trop, mais un peu plus qu’avant». En effet, estiment ces psy, les écrans peuvent atténuer l’anxiété des plus jeunes.

Mais bon, tout de même. On apprenait en 2017 que les Bill Gates, les Steve Jobs, des cadres de Facebook tenaient leurs enfants le plus loin possible de leurs belles inventions. Les cadres cool de la Silicon Valley mettent leurs mioches dans une école non connectée, la Waldorf School of the Peninsula.

Alors que faire? Parce que c’est tout de même pratique de coller les gosses devant un écran. Et de toute façon, ils en bouffent déjà pour la bonne cause: les cours à distance. Les miens, par exemple, ont pigé le truc: faire croire qu’on bosse pour l’école quand en fait, on mate un épisode sur une plateforme de streaming. Leur comportement ne diffère donc en rien de ce que nous faisions nous-même au bureau quand on consultait FaceDeBouc ou une vidéo de chat.

Évidemment, on peut toujours leur montrer d’autres trucs que des vidéos de Youtubeurs. Notre page «les bons plans anti-déprime des services municipaux» en regorge.

De tous les côtés, la culture, l’éducation et le sport se déclinent sur écrans. La liste s’allonge tous les jours des trésors désormais accessibles gratuitement. Alors, quitte à être accro au crack des écrans, fumons en du bon!

Émoji

Le groupe WhatsApp qui nous sert de bureau virtuel est de moins en moins bavard à mesure que le confinement s’étire. La sociabilité de groupe cède chaque jour un peu plus aux seuls messages à caractère professionnel et pratique.

Cela tient probablement à une quantité de facteurs que les sciences humaines ont déjà explorés. Je vais, par conséquent et de toute évidence, enfoncer des portes ouvertes (c’est moins douloureux que des portes fermées à double tour).

Au bureau, avant le confinement, l’ambiance était bon enfant (ce qui n’empêchait pas les tensions, parfois). On travaillait dans la bonne humeur. Par pudeur, je n’entrerai pas dans les détails mais les choses relevaient parfois du grand et du petit n’importe-quoi.

Néanmoins, la mixité presque parfaite du service (cinq garçons et six filles) tempérait les ardeurs par trop excessives des garçons. Pour les filles, je ne dirai rien car elles sont en tous points parfaites.

Cette façon joyeuse de travailler ne nous a toutefois jamais fait dévier de nos missions et de nos devoirs d’agents de la fonction publique. Sans flagornerie, nous donnons tous bien davantage que ne le requièrent nos «fiches de poste» et nos bulletins de salaire. Comme la plupart des agent.e.s de la fonction publique, ceci dit au passage.

Nous avions aussi nos rituels, notre routine de sociabilité. De ces petits moments de convivialité qui, vus de l’extérieur, n’ont évidemment pas la même dimension affective que vus du dedans.

Ainsi, à la pause café du matin, nous avions coutume, à quelques-un.e.s, de lire l’horoscope de Paris-Normandie. Je peux dire sans rien trahir qu’aucun.e d’entre nous n’accorde la moindre foi à ce genre de prophéties. Elles nous paraissent si inoffensives qu’elles ne valent même pas la peine qu’on y accorde la moindre attention critique.

Mais nous aimions ces moments parce que c’était un bon moyen de rigoler et d’envisager les problèmes de la journée à venir avec la distance nécessaire à tout bon travail.

Avec WhatsApp, nous avons essayé de prolonger ce rituel dans le confinement. Laurent nous fait chaque matin une photo de l’horoscope.

Mais ce n’est pas pareil. L’ambiance s’étiole. De temps à autre, l’un.e d’entre nous lance quelques mots drôles, d’autres y répondent avec esprit. Mais le cœur n’y est plus trop.

Les messages se limitent peu ou prou au boulot. Et comme la conversation écrite diffère très grandement de celle orale, on perd le sens de certains de ces messages. (Bon sang, quand il écrit «merci.» est-il de mauvais poil? Quand elle écrit «OK…», dit-elle vraiment OK?).

À force de travailler ensemble, nous savions décoder toutes ces choses non-verbales qui permettent de nuancer un propos, de l’interpréter bien différemment de ce que les mots disent dans leur plus simple appareil.

Oui, bien sûr, il y a les émoji pour remplacer ce non-verbal si essentiel à la compréhension du langage oral. Ces petites bestioles jaunes (j’ai découvert qu’il y a aussi des légumes, des objets, des trucs, des machins, des animaux, etc.) apparaissent encore de temps à autre pour nuancer un propos mais elles aussi commencent à se raréfier.

Au moment où j’écris ces lignes, à 16h08, voilà plus d’une heure et demie que le WhatsApp est silencieux. Tout le monde bosse, seul, devant son écran.

Aujourd’hui, mon horoscope (Verseau) disait: «Travail: les grosses dépenses ne sont pas à l’ordre du jour. Amour: en couple, vous manquez d’enthousiasme. Santé: vous avez un grand besoin de décompresser.»

Je ne sais pas trop ce que cela signifie mais c’est pas la grosse rigolade. Ceci dit, ça bosse…

Question de bénéfice-risque

La controverse autour de l’hydroxychloroquine antipaludique (dite chloroquine, par commodité) associée à l’antibiotique azithromycine a remis en avant la notion de «bénéfice-risque». Ceux qui ont décidé de prescrire ce traitement aux malades du Covid-19 affirment que le bénéfice qu’en tirent les patients est supérieur au risque auquel il les expose. D’autres affirment le contraire.

Je n’ai pas d’opinion sur cette molécule. Et si par malheur j’en avais une (mon outrecuidance n’a hélas pas de limites), je me garderais bien de la partager. Je n’ai aucune compétence dans ce domaine, comme dans bien d’autres.

J’évoque ce sujet car une amie enseignante (merci Mathilde), lectrice de ce blog, m’a gentiment signalé un texte du sociologue allemand Ulrich Beck intitulé La Société du risque, publié en 1986.

Je ne connaissais pas Ulrich Beck, bien entendu.

Et ce que j’ai appris de ce texte se limite à cette note de lecture publiée sur le site Cairn spécialisé dans la diffusion de textes et d’ouvrages de sciences humaines et sociales.

D’après ce que je comprends, Beck nous dit que la modernité n’a pas tenu ses promesses. Le «progrès» a échoué à rendre notre monde vraiment meilleur. L’idéal patiemment façonné par les savants et les érudits entre les XVe et XVIIIe siècles a finalement accouché d’un monstre ingrat (et un peu crétin, faut bien l’avouer).

Le «partage des richesses» en tant qu’idéal de société, nous dit Beck, a cédé à un projet qu’il qualifie de «gestion des risques» (d’où le titre).

Notre société industrielle produit des richesses mais elle ne les partage guère, c’est le moins qu’on puisse dire. Ce qu’elle partage, en revanche, ce sont les risques qu’elle produit à la pelle et qu’elle ne maîtrise pas (sur une échelle allant des perturbateurs endocriniens à Tchernobyl et Fukushima). Mais l’avantage, quand on a connu Lubrizol, c’est qu’on n’a pas besoin de faire un dessin.

Du coup, cette (irresponsable) gestion des risques a produit un effet délétère sur notre perception de la rationalité scientifique et technique. C’est le «monstre ingrat» que j’évoquais plus haut.

Cette ingratitude n’est toutefois pas le fait d’enfants trop gâtés. Elle est bien plutôt le symptôme d’un virus (là c’est moi qui cause, pas Beck) qu’un ancien président de la République désignait naguère comme son «ennemi». Un virus qui voyage à la vitesse d’une microseconde d’une place boursière à l’autre et qui a créé un œdème planétaire gros de 2.153 milliardaires accaparant plus de richesses que 60% de la population mondiale.

L’idéal des Copernic, Érasme, Montaigne, Spinoza, Diderot, etc., qui voulait que l’être humain soit la finalité de tout progrès s’est écrasé dans une accumulation pathologique de richesses entre les mains d’une ultra-minorité (qui a très mauvais goût, qui plus est). Ce phénomène, j’en mettrais ma main au feu, n’a jamais connu de précédent dans l’histoire humaine.

Alors, aujourd’hui, quand on parle de «bénéfice-risque» à propos de la chloroquine, merci Mathilde de m’avoir fait découvrir cet Ulrich Beck. Parce que si les choses doivent désormais être pensées selon le prisme du «bénéfice-risque» au lieu de celui du «progrès», prenons-en acte une fois pour toute.

Et dès à présent, demandons-nous une chose: quel bénéfice aurons-nous à revenir docilement travailler à la propagation de ce virus lorsque le confinement prendra fin? Quel risque prendrions-nous à le laisser poursuivre ses ravages?

Télétravail

«Ils n’arrêtent pas de nous coller des visioconférences qui ne servent à rien, juste pour s’assurer qu’on n’est pas en train de glander». Dans certains secteurs où le télétravail n’était pas une habitude, comme dans celui du médico-social d’où provient ce témoignage d’une amie, les salariés confinés sont regardés avec suspicion: ne vont-ils pas en profiter pour se tourner les pouces?

Sans surprise, la Dares (ministère du Travail) nous apprend que ce sont les cadres et les ingénieurs des secteurs de l’informatique, de l’information, du commerce, de la banque, du spectacle, mais aussi, plus surprenant, du bâtiment, des travaux publics et de l’industrie qui télétravaillent le plus.

La fonction publique d’État est le premier employeur de télétravailleurs (près de 30% des cadres), devant le privé (11% des cadres). Les fonctions publiques hospitalières et territoriales, en revanche, ne pratiquaient pas le télétravail jusqu’à présent.

Dans la majorité des cas, avant le confinement, le télétravail se limitait à quelques journées par mois. En moyenne, il se répartit de manière quasi-égalitaire entre les femmes et les hommes. Le profil type du télétravailleur est donc une femme ou un homme de moins de 39 ans (41,7%) vivant en couple sans enfant de moins de trois ans (57,5%). Les couples avec un enfant de moins de trois ans télétravaillent en revanche beaucoup moins (pas fous). Les personnes seules sont 31,6% à télétravailler, avec ou sans enfant de moins de dix ans.

Le télétravail était donc déjà une réalité avant le confinement. Une étude Malakoff Médéris-Humanis indiquait le 12 mars dernier que les employeurs qui ont recours au télétravail «estiment également que cette pratique contribue à la responsabilisation (85%) et à l’engagement (75%) de leurs salariés. En termes de bénéfice employeur, 72% des dirigeants pensent que le télétravail améliore leur image et constitue un bon moyen de fidélisation (41%)».

Mon amie a donc des employeurs qui ne connaissent pas grand chose à la réalité du télétravail. Cette forme de travail à la maison –qui n’a pas que des avantages puisque 46% des télétravailleurs évoquent la perte du lien collectif et la non-déconnexion comme un risque pour la santé mentale et 40% estiment que les mauvaises postures et la sédentarité affectent leur santé physique – n’a donc aucune incidence négative sur la productivité des salariés (hormis sur leur santé). Bien au contraire. Seuls sans doute ceux qui glandaient au bureau continuent de glander à la maison…

La turba et les communicant.e.s

Comment continuer à faire de l’info lorsqu’on est confiné? J’ai déjà parlé de la frustration de ne plus aller sur le «terrain», je n’y reviens donc pas. Pour nous autres, télé-collègues du service confiné de l’information et de la communication, la réponse s’est imposée d’elle-même: pour continuer d’informer sans courir le risque de colporter des fake news, nous nous sommes littéralement branchés sur les sources les plus fiables possibles. Ou réputées les plus fiables.

Chaque matin, en allumant mon ordi, je me connecte au Journal officiel. Je ne le faisais jamais avant le confinement. Je lui préférais les journaux des journalistes, à la lecture moins austère et plus éclairante. Je traîne également sur les sites du gouvernement et de l’Élysée. D’autres sites, comme la Cour des comptes (qui vient de sortir son rapport annuel), le Défenseur des droits, l’Insee, etc., font toujours parties de mon pain quotidien.

Mais ces sources sont-elles toutes fiables? Oui, sans équivoque, elles le sont. C’est là le cœur même de la démocratie: la mise à disposition publique de l’action des pouvoirs constitutionnels. Et même s’il faut parfois être un juriste pour comprendre et décrypter ce qui y est livré en toute transparence, on y trouve tout ce dont on a besoin pour exercer son métier de citoyen.

Il y a toutefois une part d’ombre dans tout cela. À cette information brute que sont les textes légaux et les rapports d’experts, vient s’ajouter la parole des communicant.e.s.

Le but affiché par ces derniers est de nous faciliter la tâche, à nous autres journalistes et simples citoyens, pour mieux comprendre les décisions politiques et les enjeux du monde.

Sauf que les communicant.e.s ne regardent pas tout à fait les choses comme les journalistes. Quand les un.e.s (les journalistes) cherchent à coller au plus près des faits et des sources, les autres (les communicant.e.s) cherchent à coller au plus près des intérêts de leurs employeurs.

Et parfois, les faits et les intérêts ne sont pas les mêmes. Voire carrément opposés…

Le ministre de la Santé Olivier Véran déclarait le 23 février que «porter un masque est parfaitement inutile à l’heure à laquelle je vous parle», le 29 février que «personne n’a besoin de porter un masque si un médecin ne vous permet pas d’en porter un», jusqu’à affirmer que «les services hospitaliers sont remplis de personnes qui portaient des masques». Le 19 mars, le Premier ministre Édouard Philippe déclarait devant les député.e.s que «porter un masque n’était pas recommandé et qu’il était inutile». Le 20 mars, la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, insinuait que porter un masque constituait un acte trop «technique» pour que de simples citoyens puissent s’en servir efficacement.

Toutes ces déclarations ne visaient pas à décrire une vérité scientifique mais bien plutôt à dissimuler une pénurie de masques et une incurie d’État.

Olivier Véran, Édouard Philippe et Sibeth Ndiaye ne sont pas des communicant.e.s mais ils leur empruntent les techniques. Ils ont menti aux populations.

Pourquoi? Parce qu’ils se méfient de nos réactions. Pour eux nous sommes cette turba qui, chez les Romains, désignait cette foule civiquement incontrôlable, le bas-peuple.

C’est cette même logique qu’ils ont mobilisée pour justifier le renforcement des mesures de confinement: vous n’avez pas été sages, nous devons fermer les marchés. Alors que les vraies raisons de ces mesures sont épidémiologiques, scientifiques, rationnelles. Mais le virus communicant a désormais tout contaminé: plutôt simplifier le discours, quitte à mentir, que de faire confiance à l’intelligence des gens.

L’épisode Lubrizol était précurseur de ce phénomène lorsque le préfet a préféré ne pas faire retentir les sirènes la nuit de l’incendie, sous prétexte que les gens auraient paniqué et fait n’importe quoi. L’image de la turba antique recouvrait déjà la représentation qu’ils se font de nous…

Doux foyer…

Chaque soir, à 20 heures, on applaudit les soignant.e.s. Cette routine nous rassemble et rompt symboliquement avec le confinement. Les fenêtres s’ouvrent, les foyers jettent leur lumière sur le dehors. Cette ancienne métonymie du feu, le foyer, où se rassemblaient les familles à la veillée, retrouve une acuité que les écrans démultipliés avaient érodée, usée jusqu’à ne plus recouvrir qu’une notion de lieu décentré, refuge d’enfants placés et de marins au long cours.

Le foyer redevient le lieu de la famille confinée, recentrée, celui où, même seul.e, on a le sentiment d’être le plus près des siens, malgré tout. Le lieu où l’on se retrouve le plus familier à soi-même, parmi ses objets, ses souvenirs, ses secrets…

Beaucoup de gens, toutefois, doivent quitter ce foyer quand leurs voisins, leurs amis, leurs proches, restent enfermés chez eux. Ils le font la peur au ventre, comme nous l’ont confié des Stéphanais.es dans des témoignages poignants. Parmi ces travailleurs qui refusent le mot de «héros», il y a les invisibles de la société. Les ouvriers et les employés qui, bien que constituant près de la moitié des actifs, demeurent sous-représentés dans les médias et la fiction.

Ils sont dans les rues, ils continuent de collecter nos déchets, de distribuer notre courrier. Elles sont aux caisses des supermarchés. Ils continuent de se lever à l’aube pour faire tourner les centrales électriques. Ce sont leurs voitures que nous entendons dans le silence du soir, lorsqu’ils rentrent du boulot. Mais nous ne les voyons toujours pas. Personne pour les applaudir non plus. Ils rentrent au foyer la peur au ventre. Peur de contaminer les leurs.

Nous ne les applaudissons pas et nous avons tort de ne pas le faire. Mais nous avons raison d’applaudir les soignant.e.s. L’idée n’est pas de créer une compétition de «héros», encore moins de les hiérarchiser. Les soignant.e.s font eux aussi leur boulot. Ils le font pour nous qui n’avons pas conscience, malgré notre gratitude, de le leur compliquer.

Lydie, infirmière, nous raconte son quotidien avec une justesse et une colère saisissante. Les soignant.e.s nous sauvent la vie en exposant la leur, au contact des malades. Leur quotidien, c’est le virus. Mais ils n’ont pas peur pour eux. Ils ont peur pour leurs enfants, leur conjoint.e.

Ils et elles enragent de nous voir quitter nos foyers, inconscients des risques que nous faisons peser sur les leurs.

Applaudissons-les. Mais surtout, aidons-les, ne sortons plus.

Restez chez vous!

Ne pas aller sur le terrain, pour un journaliste, c’est un peu la punition. C’est avoir le blues de l’avion sans aile, comme disait CharlÉlie Couture en 1981. Ou une casserole sans manche. Une pizza sans mozzarella.

Aucun écran, fût-il notre meilleure barrière contre le virus, ne peut remplacer le terrain. Car lorsqu’il n’est pas confiné, le journaliste a le devoir de humer les choses de sa propre truffe, embaumassent-elles le jasmin ou les gaz lacrymogènes, qu’importe.

J’ai choisi ce métier car rien n’est plus chouette que d’attraper son cahier à spirale et son stylo (parfois un appareil photo mais pour ça, on a de vrais photographes) et de lancer aux collègues: «Salut, les gars et les filles, je vais me promener!». J’ai aussi choisi ce boulot parce que je crois en la démocratie, bien sûr, mais le terrain, parler en vrai à des gens, voir les choses de ses propres yeux, c’est quand même un gros kiff (comme disaient les jeunes en 1990).

La tentation est grande d’enfourcher le vélo et d’aller baguenauder dans les rues de Saint-Étienne-du-Rouvray. Comme n’importe qui actuellement confiné chez soi.

Je pourrais me prévaloir d’une dérogation officielle et, muni de cet ausweis, circuler en règle et à la barbe de la maréchaussée. Les photos de Jean-Pierre Sageot me donnent furieusement envie de sentir, de goûter, d’écouter les rues stéphanaises rendues aux oiseaux et aux bourdonnements du printemps.

Je suis également suffisamment bête pour me dire que je suis en pleine santé et, qu’après tout, le virus ne me fera pas plus de mal qu’un pet de lapin à un éléphant anosmique. Beh oui: bête, pire qu’une bête, même! Parce que j’ai failli ne pas comprendre que le problème, si je sors, ce n’est pas le risque que je fais peser sur ma propre santé mais bel et bien celui que je fais encourir aux autres.

Alors, il y a les écrans. Ils ne sentent ni le jasmin ni la lacrymo mais ils nous protègent contre le risque que nous nous transformions en meurtriers par négligence.

Il y a les écrans et la toile mondiale (world wide web comme disaient les anglophones des années 1980), il y a internet qui nous sauve. Du moins, qui sauve ceux qui, comme moi, ont la chance de pouvoir rester chez eux et qui, à l’inverse des caissières, des soignant.e.s, des facteurs et des factrices, des policiers, des ouvriers, des chauffeurs de bus, etc., n’ont pas à exposer leurs proches à cet horrible body count (comme on disait dans les années 1990) des victimes du Covid-19.

Espérons qu’Internet tienne le coup. Et restez chez vous, si vous le pouvez!

Pensons aussi aux artistes-auteurs

J’ai demandé à une amie dessinatrice ce que changeait pour elle le fait d’être confinée. Elle m’a répondu: «rien». Autrice de BD, elle travaille dix heures par jour, sans week-end, pour livrer ses planches à l’heure. Et cela pour un revenu inférieur au Smic.

J’ai ensuite posé la même question à Gayanée, l’illustratrice de ce blog. Voici ce qu’elle m’a répondu:

«Au niveau de la vie quotidienne, ça ne change pas grand-chose. J’ai l’habitude de travailler de la maison, en revanche, il faut quand même prendre un peu plus de temps pour les ados qui, mine de rien, ont besoin d’être un peu rassurés.
Mais le plus dur, en effet, c’est le ralentissement voire l’arrêt brutal de l’activité. Je dépends beaucoup des agences de comm’ qui, elles-mêmes, subissent de plein fouet cette crise. Une espèce d’absurdité d’avoir bossé comme une malade pendant des mois sans prendre de vacances pour pouvoir renflouer sa trésorerie et respirer un peu et au final, boum, le mur, le virus. Et des clients qui ne seront pas capables de payer les factures en cours…
Cela dit, je reste philosophe et optimiste car c’est dans ma nature, et puis ça fait réfléchir au sens de sa vie, il faut réinventer. Je ne me suis pas cassé les deux bras, mon mari travaille dans l’agro-alimentaire, donc pas de risque de crise majeure pour l’instant.
Et curieusement, je remarque plus de sérénité à la maison, moins de conflits, mon «grand» qui vient s’assoir à côté de moi hier pour papoter et me confier qu’il est inquiet pour la validation de son second semestre et qui me dit que c’est pas grave d’être confinés avec ses parents, qu’il y a pire… Ouf on n’a peut-être pas merdé sur toute la ligne ;-)))))) »
Sinon, pour le artistes-auteurs, c’est compliqué. Ceux qui n’ont plus d’activité ne peuvent pas demander d’arrêt maladie car ils sont censés pouvoir faire du télétravail (pratique quand tu n’en as plus !), impossible de trouver l’endroit où reporter sa prochaine échéance Urssaf sur la page dédiée aux artistes-auteurs (elle bugge depuis des semaines)
Sincèrement, je ne sais pas comment font ceux qui sont seuls.»

Nous avons la chance de travailler avec des photographes, des illustrateurs et des dessinateurs de presse de grand talent. Ces professionnels, que nous partageons bien souvent avec la presse nationale, sont des travailleurs indépendants affiliés au régime des artistes-auteurs, au même titre que les écrivains (comme Arno Bertina, en résidence sur la commune et dont vous pouvez écouter l’émission que lui a consacré la radio RFI, ou encore comme Fabrice Chillet, notre ancien collègue journaliste qui sortira son deuxième roman chez Finitude en octobre).

Comme tant d’autres professions indépendantes, ils ont vu leurs commandes reportées, annulées. Les travaux qu’ils ont récemment livrés à leurs clients privés ne seront peut-être jamais payés.

Étant juridiquement placés sous la protection du Code de la propriété intellectuelle, et non du Code du travail, ces professionnels ne bénéficient ni d’un revenu minimum, ni de congés payés, ni de l’assurance chômage (il ne faut donc pas les confondre avec les intermittents du spectacle).

Être artiste-auteur, c’est être rémunéré non pas au temps qu’on a consacré à son travail mais en fonction d’un (faible) pourcentage prélevé sur la valeur que créée l’éditeur qui l’exploite.

L’artiste-auteur peut également être rémunéré au forfait comme c’est le cas des commandes que nous leur passons pour les pages du Stéphanais, du Stéphanais Junior, d’En Commun (le journal interne destiné aux agents piloté par Laurent), pour les affiches et pour les nombreux guides sévèrement relus et corrigés par Céline et concoctés par nos graphistes Aurélie et Émilie.

La plupart du temps, si l’on repliait leur rémunération sur le nombre d’heures passées à créer, on se rendrait compte que les artistes-auteurs sont payés très très en-dessous du salaire minimum. Dans certains cas, il faudrait même subdiviser le centime en «millimes» pour approcher d’un tarif horaire…

Un rapport récent, dit «rapport Racine», pointe la multitude de difficultés qu’ils doivent affronter, depuis fort longtemps: érosion de leurs revenus, réformes sociales qui ne prennent pas en compte leurs problématiques, le morcellement de leurs représentations professionnelles, l’absence d’attention des pouvoirs publics et des aides directes très modestes. Sans compter un respect du droit d’auteur rarement exemplaire…

Il est important que nos «collègues» indépendants puissent continuer de travailler. Car ils n’ont aucun filet de sécurité, si ce n’est celui des minima sociaux.

Nous travaillons régulièrement avec: Éric Bénard (photographe) ; Anne-Charlotte Compan (photographe) ; Jérôme Lallier (photographe) ; Jean-Pierre Sageot (photographe) ; Loïc Séron (photographe) ; Florence Brochoire (photographe et réalisatrice vidéo) ; Anne-Charlotte Gellez (réalisatrice vidéo) ; Adèle Beaumais (illustratrice) ; Gayanée Bereyziat (illustratrice) ; Dugudus (illustrateur, affichiste) ; Paatrice Marchand (illustrateur) ; Claire Désiré-Roche (illustratrice) ; les dessinateurs de presse Étienne Lécroart et Cambon (Iconovox) ; Steve Baker (auteur BD) ; Hugues Barthe (auteur BD) ; Myriam Bouima (autrice BD) ; Efix (auteur BD) ; Martin Étienne (auteur BD) ; Julien Hugonnard-Bert (auteur BD) ; Agnès Maupré (autrice BD) ; Jean-Marie Minguez (auteur BD) ; Catel Muller (autrice BD) ; Hélène Rajcak (autrice BD) ; Johanna Schipper et Emmanuel Espinasse (autrice et auteur BD) ; Vincent Sorel (auteur BD) ; Zelba (autrice BD)… Et tous les autres qui ont contribué ponctuellement à nos publications.

Trois journées en une

Jour officiel du printemps et il pleut. J’ai sorti mes poubelles, histoire de faire un truc pas trop virtuel, et j’ai senti cette odeur de terre. Ça sentait la terre mouillée. Bizarre. D’habitude, ça sent plutôt le diesel et l’ozone.

J’ai demandé à mes collègues comment ils s’en sortaient avec leurs enfants. Comment, ELLES s’en sortaient, en fait (Laurent a une fille mais elle est grande, à l’université ; Benjamin et Nicolas n’ont pas d’enfant).

J’ai eu quelques réponses rigolotes sur la difficulté, en effet, de répondre simultanément aux sollicitations constantes de la marmaille et à celles du téléboulot. Le stress de rater un message WhatsApp quand la petite fait sa démo de gym. Pas de réponses aussi.

Je ne peux pas être dans la tête des autres (c’est déjà difficile d’être dans la mienne). Mais en tant que mâle blanc légèrement faisandé (49 ans), j’aurais toutefois mauvais jeu de feindre de ne pas savoir ce que signifient ces réponses et non réponses.

Le discours dominant n’assigne certes plus les femmes à l’économie domestique (cette fameuse oïkonomia qui nous vient du grec et qui veut dire «gestion de la maison»), mais la réalité a le cuir dur, comme le dit cette enquête de l’Ifop:

«La diffusion d’un idéal de plus en plus égalitaire en matière de tâches ménagères peine […] à s’installer dans la pratique, notamment lors de l’arrivée d’un enfant qui accentue généralement les tensions en renforçant les rôles traditionnels masculins et féminins au sein du foyer».

Je sors les poubelles, m’occupe du linge, repasse (parfois), fais la vaisselle et à manger, passe l’aspirateur et la toile (j’ai fait un coup de propre dans le frigo ce midi) mais j’ai quasi-abandonné les devoirs d’école à ma compagne, Stéphanie.

Et en cette période de confinement où les parents sont contraints de faire les profs plusieurs heures par jour, je n’en suis pas fier.

D’autant plus que son travail est quand même plus important que le mien: elle est psychologue et moi, journaliste. Je ne dis pas qu’on peut se passer des journalistes (c’est le rêve de tous les dictateurs), je dis que si je décolle mon c… de devant mon écran bleuté pour faire un peu de grammaire ou de géométrie avec mes enfants, ça ne fera pas s’écrouler la démocratie. En revanche, si Stéphanie rate l’appel d’un.e jeune en souffrance, le dommage peut s’avérer immédiat…

Donc, pardon: je décroche une petite demi-heure pour faire un peu d’allemand avec mon fils.

Réquisition!

Toute la Normandie est coloriée en vert pistache. On respire (enfin) un air presque sain, selon Atmo. Dans les rues, le silence est un peu plus silencieux qu’hier (si je peux me permettre cette tautologie). Les contacts avec les collègues se poursuivent sur WhatsApp et par téléphone. Sandrine passe son temps en cellule de crise à la mairie.

Nous passons des appels pour avoir confirmation de certaines infos à publier sur le site. Mais c’est le bordel un peu partout. Beaucoup de téléphones fixes sonnent dans le vide. Les portables sont éteints (une attachée de presse prend mon appel, j’entends sa fille de deux ans et demi qui la réclame).

(Je reviendrai sur les femmes –parce que ce sont les femmes– qui doivent «télé-travailler» tout en s’improvisant prof avec les gosses, passant de deux journées en une à désormais trois par jour! Je reviendrai demain sur ce phénomène dont je suis, je dois le confesser, l’un des complices).

Laury et Céline publient également sur le site et sur Facebook. Laurent travaille à garder le contact avec les centaines de collègues de la mairie confinés chez eux. Émilie et Aurélie, nos deux artistes-graphistes, font tourner leurs logiciels à plein régime. Benjamin fait des aller-retour entre chez lui et l’imprimerie où il tire au coup par coup les affiches destinées au public. Nathalie tient les comptes et s’assure que les choses ne partent pas trop en cacahouète. Nicolas soigne son Covid asymptomatique.

Chacun, à sa manière, s’organise comme il peut –avec les enfants qui n’ont pas forcément envie de se mettre au boulot et qu’il faut décoller des écrans. Chacun fait avec ses fantômes et ses angoisses plus présents que jamais –avec l’espoir, aussi, mais plus ou moins fragile, de voir quelque chose de neuf et de beau émerger de cette expérience hors du commun.

Prendre le temps, seul.e ou en famille. Reprendre, comme un butin, comme un trésor de guerre, ce temps sacrifié aux trajets domicile-travail que nous ne faisons plus; retrouver nos visages, lavés de ces simagrées socio-professionnelles que plus rien ne nous oblige à jouer; déserter ces inutiles réunions que nous ne devons plus nous fader.

Ce temps retrouvé, réquisitionnons-le!

Bricoler, lire, cuisiner, courir, méditer, jardiner, sculpter, dessiner, faire de la musique ou des mots-croisés! Nous avons enfin ce p… de temps que nous réclamions à tout bout de champ, quand nous avions la tête dans le guidon, quand nos amours et nos rêves étaient reportés au lendemain.

Ce temps, nous pouvons même, luxe suprême, le GASPILLER à ne rien faire!

Ou bien lire.

Je lis le dernier bouquin d’Arno Bertina, L’Âge de la première passe (Verticales). Mais oui, Arno Bertina! Vous savez, le gars sympa qui rigole un peu trop fort et qui était en résidence d’écrivain à l’automne. Et qui reviendra nous voir quand nous serons tous déconfinés!

À nos héros

Les météorologues appellent ça un «épisode printanier». À deux jours du printemps, ce n’est pas étonnant mais la douceur de l’air et la beauté du ciel – un bleu floqué de paisibles cumulus – a quelque chose de cruel. Doucement et suavement cruel, d’accord. Mais cruel quand même pour tous ceux, enfants, parents, personnes âgées, qui doivent rester enfermés dans leurs appartements, le nez collé aux fenêtres.

Et puis, il y a celles et ceux qui doivent quand même aller au boulot. Ce ciel printanier, ils n’en verront qu’un bout, le temps du trajet.

Mais ils auront respiré un air dont la qualité s’améliore de jour en jour. Atmo Normandie, l’agence chargée de mesurer la qualité de l’air (et que l’épisode Lubrizol a rendu célèbre), nous montre une Normandie qui a viré au vert pistache (ce que la légende qualifie de «bon» avant le «très bon» couleur vert pin). À l’exception, toutefois, de Rouen qui reste nimbée d’un jaune tournesol synonyme de «moyen». Mais l’air rendu aux oiseaux laisse espérer que le vert pistache aura bientôt colorié notre petit coin de Normandie, à nous aussi…

Le Président a salué l’héroïsme des soignants qui exposent leur vie, dans nos hôpitaux et dans leurs cabinets. Ce sont des héros. Comme ils l’ont toujours été, eux qui ne cessent d’alerter le gouvernement sur leurs conditions de travail, depuis des mois, depuis des années (4.172 lits supprimés dans les hôpitaux en 2018 selon le Quotidien du médecin).

Mais il y a d’autres héros.

Après le «télétravail», hier soir, je suis allé faire mes courses dans une moyenne surface à côté de chez moi. Les salarié.e.s du magasin étaient à leur poste. Aux caisses, un dérisoire bout de carton les protégeait contre les «gouttelettes» des clients. D’inconfortables gants de plastique bleu protégeaient leurs mains contre le virus. Ce sont eux aussi les héros. Ainsi que tous ceux, toutes celles, qui font en sorte que la société continue de fonctionner.

Je n’irai pas jusqu’à dire que je me sens inutile avec mon «télétravail» et mon bel ordinateur connecté. Avec mes collègues, nous contribuons à maintenir un service public local de l’information. Une page a été créée sur ce site pour proposer aux Stéphanais.es les «bons plans anti-déprime».

Mes collègues font un travail formidable. J’ai découvert ce matin que «certaines» avaient bossé jusqu’à 22 heures passées (eh, Aurélie, Émilie, Sandrine, Céline, faut lever le pied!). C’est ça le risque quand le «bureau» débarque à la maison…

On en oublierait presque ce foutu SRAS-CoV dit Covid-19. Sauf qu’il s’est brutalement rappelé à nous hier soir. Notre collègue Nicolas a été arrêté 15 jours pour une suspicion de Covid-19. Suspicion ou diagnostic «par défaut», nous a-t-il dit car, désormais, on ne dépiste plus «systématiquement», explique le ministère de la Santé.

Nicolas n’est pas en danger, ses symptômes restent bénins, nous a-t-il confié. Sa jeunesse le protège, nous lui souhaitons un prompt rétablissement.

Un 15 août qui s’éternise…

Bon, on en sait un peu plus: «Nous sommes en guerre». Le Président nous l’a dit hier soir à la télé. Le confinement général est déclaré. Et puis, le ministre de l’Intérieur nous a prévenus: les déplacements extérieurs devront être justifiés à l’aide d’un formulaire. Tout mouvement injustifié sera sanctionné d’une amende de 38€ qui sera rapidement portée à 135€.

Dans la commune, les aires de jeux, les stades et les cimetières sont fermés jusqu’à nouvel ordre.

Ce matin, les rues étaient presque désertes. Le ciel est bleu, les oiseaux chantent. Un journaliste parlait à la radio d’une journée du 15 août qui s’éternise…

Des gens font la queue devant le bureau de tabac. Ils sont espacés d’un mètre les uns des autres en application rigoureuse des consignes de «distanciation sociale».

Hier, Céline a dit que ça commençait à lui manquer un peu de faire la bise aux collègues… Même les moins tactiles d’entre nous commencent à ressentir un petit manque.

Pour ce qui est du boulot, la règle est désormais inscrite dans le marbre de la parole présidentielle. Le travail à distance est devenu la norme. Pour ceux qui le peuvent. La majorité de mes collègues sont chez eux et nous communiquons par WhatsApp, chose tout à fait nouvelle pour moi qui n’ai jamais eu de téléphone portable. Il aura fallu cette crise pour que je m’y mette (j’ai récupéré le smartphone du service mais j’espère bien m’en débarrasser quand tout cela sera terminé).

Sandrine est en cellule de crise. Je suis pour ma part au bureau avec Nathalie qui est revenue prendre son ordinateur pour bosser depuis chez elle.

J’attends de savoir si je peux interviewer le maire. Il est important qu’il s’exprime sous la forme d’une interview. C’est plus chaleureux qu’un communiqué.

Finalement, par mesure sanitaire, ça se fera par téléphone…

Hier, nous ne savions rien de ce qu’aujourd’hui serait fait. Maintenant que nous le savons, nous n’en sommes pas plus avancés. Mais une chose est certaine: cette fois-ci, il sera vraiment difficile de faire comme si tout cela n’avait jamais été. Un monde autre s’ouvre à nous. Il nous reste à l’inventer.

On ne sait rien

J’ai toujours été infoutu de tenir un blog. Les bloggers ont une qualité que je n’ai pas: la régularité de métronome qu’il faut, chaque jour, pour décrire les petits faits insignifiants qui, mis bout à bout, en disent finalement plus long sur l’époque, la vie, le monde, que ne le ferait un manuel d’histoire. Mais je vais tout de même m’y efforcer. Advienne que pourra.

Ce soir, le Président Macron parlera à 20 heures. Les mauvaises langues diront que cette prise de parole est elle aussi porteuse de son lot d’insignifiance. Mais pas cette fois-ci. La dernière fois qu’il a parlé, le 12 mars, le pays a basculé dans quelque de chose d’inédit. La France a fermé ses écoles. Ce matin, tous les gosses sont restés à la maison. À l’exception des enfants de soignants. Pour ce soir, des rumeurs circulent sur un possible confinement généralisé.

Mais, en fait, on ne sait rien. Le Président Macron ne sait probablement pas lui-même ce qu’il va dire ce soir. Son adresse du 12 mars nous en a donné une démonstration assez curieuse.

Ses propos étaient sous-titrés en direct d’une manière plutôt chaotique. Preuve que le président ne lisait pas un discours écrit à l’avance. Ou si tel était le cas, des mesures avaient été prises pour qu’il ne fuite pas, même quelques minutes seulement avant 20 heures.

Aujourd’hui 16 mars, c’est le premier jour de la fermeture de tout ce qui n’est pas bureau de tabac, commerce alimentaire et station essence. Fumer, manger et rouler en voiture semble être tout ce qu’il est encore permis de faire. Et encore, il n’est pas recommandé de rouler pour aller visiter ses vieux parents, ses amis. On roule pour aller au supermarché, pour acheter ses clopes. Et pour aller à la station service.

Certains se sont rendus au bureau ou à l’usine mais les rues et les parkings presque vides révèlent qu’ils ne sont pas nombreux. L’orthodontiste a annulé le rendez-vous de ma fille.

Les enfants sont à la maison avec ma compagne. Psychologue pour les enfants sourds et malentendant scolarisés, elle est priée elle aussi de rester à la maison. Les gosses sont censés travailler grâce à un «espace numérique de travail» (on dit ENT). Mais le truc ne fonctionne plus.

Hier, le maire Joachim Moyse a été élu au premier tour d’une élection municipale dont plus personne ne sait vraiment dans le pays si elle sera annulée. Les seconds tours seront peut-être impossibles à organiser. Des gens raisonnables (des juristes, des constitutionnalistes) se posent des questions qu’ils n’auraient pas même daigné imaginer il y a seulement trois jours: peut-on reporter un second tour d’élections municipales sans annuler le premier tour? Quid des maires élus au premier tour?

On ne sait rien. Les gens qui, d’ordinaire, savent (et qui n’hésitent jamais à le dire) ne savent rien de ce que nous réservent les prochaines heures.

Bref, on ne sait rien. Rien de rien.

Ce matin, au bureau, nous nous sommes réunis autour d’une table d’un joli bleu. Mais comme il faut maintenir une distance d’au moins un mètre cinquante entre les corps, seule Sandrine, la cheffe du service, avait posé son ordinateur sur la table. Les neuf autres, nous étions en cercle façon pow wow indien, loin de la table. Ne manquait plus qu’un calumet (les bureaux de tabac en vendent-ils?).

Sandrine nous a donné les consignes: que ceux qui le peuvent aillent travailler chez eux, etc.

Mais il est surtout ressorti du pow wow qu’on ne sait rien de la suite. Tous les plans, toutes les dispositions que la Ville tâche de mettre en place à grands coups de réunions (le soir et le week-end) se révèlent caduques quelques heures plus tard. Peau de balle. On ne sait rien, les gars et les filles.

Mais alors rien de rien.

Rendez-vous ce soir devant la télé. On en saura plus qu’aujourd’hui. Et sans doute beaucoup moins que demain.

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