L’isolement : l’autre visage de la vieillesse

Implantée à Saint-Étienne-du-Rouvray depuis 2018, l’antenne stéphanaise des Petits Frères des pauvres est composée d’une quinzaine de bénévoles, qui accompagnent autant de seniors isolés.

Si la solitude est un ressenti, incisif mais peu mesurable, l’isolement, en revanche, est une situation que l’association Les Petits Frères des pauvres mesure de façon objective depuis 2017. Celle-ci évalue le degré d’isolement d’un échantillon de 1 860 individus âgés de 60 ans et plus, en les interrogeant sur les contacts qu’ils ont avec leur famille, leurs voisins, leurs amis et le tissu associatif de leur commune. Quand une personne n’a quasiment aucun contact avec l’un de ces quatre réseaux, l’association utilise le terme – terrible — de « mort sociale ». Cet isolement extrême qui touchait 300 000 personnes en 2017 en concerne aujourd’hui 750 000 en France métropolitaine, en Martinique et en Guadeloupe. La plupart d’entre elles sont en situation de précarité. À l’échelle locale, l’association étudie également ces deux critères – isolement et ressources – pour sélectionner les seniors qu’elle accompagnera, de façon individuelle, à domicile ou en EHPAD. « Quand on examine les demandes, explique Véronique, responsable de l’antenne stéphanaise, on retient les dossiers des gens qui ont moins de deux visites par semaine, hors aides ménagères, et qui touchent moins de 1200 euros par mois. »

« Ça comble un peu la solitude »

Jacky, Stéphanais de 68 ans, fait partie de ce public, isolé et pauvre. Véronique et Jeannick, bénévoles des Petits Frères des pauvres à Saint-Étienne-du-Rouvray, se relaient pour lui rendre visite chaque semaine. « Il a besoin de parler, de tout et de rien, résume Véronique, elle aussi retraitée. On passe une heure ou un peu plus avec lui, dans un accompagnement individuel. » Et très bienveillant. « Ça coupe la journée, ça comble un peu la solitude », reconnaît Jacky, qui a récemment perdu en autonomie. Installé au rez-de-chaussée d’un logement social, il ne peut plus prendre le bus pour aller faire ses courses en centre-ville.

En plus des visites à domicile, l’association propose aussi plusieurs rendez-vous collectifs chaque année. « Jacky participe à tout », sourit Véronique. À quelques semaines de la journée à Cabourg, le retraité semble se réjouir de cette perspective de rupture avec un quotidien qui manque de distraction.

Célibataire et sans enfant, ce sexagénaire, aux ressources très limitées, n’a plus de contact avec ses frères et sœurs. « C’est un cas classique, indique Véronique. Il y a souvent des brouilles dans les familles ; puis la rupture. On le constate lors des obsèques, où il arrive que nous soyons presque seuls à y assister. »

3 questions à Isabelle Sénécal, responsable du pôle plaidoyer aux Petits Frères des pauvres

Comment expliquez-vous cette hausse de 150 % en 8 ans du nombre de personnes en situation d’isolement ?

Elle est la conséquence mécanique de l’augmentation de la population âgée et du nombre de personnes du grand âge, qui sont évidemment les plus exposées au risque de perdre son conjoint, ses amis et voisins du même âge. Nous pensons aussi que le Covid a précipité dans le repli sur soi des gens qui étaient fragiles et qui n’ont pas renoué avec leur réseau, après plusieurs mois de confinement.

Quel est le lien entre pauvreté et isolement ?

Actuellement, plus de 11 % des personnes âgées sont en situation de pauvreté dans notre pays, un taux qui ne cesse de croître depuis 10 ans. Or, quand on a des petits revenus, on ne va pas sortir, faire des activités, partir en vacances, aller au restaurant… On n’ose pas non plus recevoir chez soi, car cela a un coût et on n’a pas non plus envie de dévoiler son intérieur, qui n’est pas forcément joli.

Quelles solutions proposez-vous ?

Il est indispensable de maintenir ou développer l’offre de commerces, de services et de lieux de convivialité de proximité, car le périmètre de sortie se réduit avec l’âge. Le travail de repérage qu’effectuent les CCAS (centres communaux d’action sociale) est aussi très important, à travers notamment le fichier des personnes fragiles qui est utilisé en cas de canicule. Enfin, chacun a un rôle à jouer, en tant que voisin et acteur d’une solidarité qui doit s’exercer au-delà de la seule fête annuelle des voisins. On sait qu’on a tous autour de nous des gens qui ne parlent à personne de la journée, il faut prendre un peu de son temps pour eux. À cet égard, l’engagement associatif est également important, c’est un des leviers du lien social, un vecteur de santé, physique et mentale.


Contactez-les, engagez-vous

En situation d’isolement et de précarité, si vous souhaitez bénéficier des visites de courtoisie des Petits Frères des pauvres, vous pouvez contacter l’antenne stéphanaise de l’association au 07 56 30 77 96. Un numéro à composer, également, si vous avez un peu de temps pour rejoindre l’équipe locale qui accompagne actuellement une quinzaine de personnes âgées.

Sérieux, l’engagement demandé offre cependant une certaine souplesse, puisqu’il s’agit de vous organiser pour rendre visite à une ou plusieurs personnes âgées, selon vos disponibilités. L’association est aussi joignable par mail à saintetiennedurouvray@petitsfreresdespauvres.fr