Une plaque a été posée au centre hospitalier du Rouvray (CHR) en mémoire de l’ouvrier et syndicaliste Jules Durand. Il y fut interné pendant 15 ans, après avoir subi une machination judiciaire.
Qui était Jules Durand ?
Septembre 1910, au Havre. Des centaines de dockers sont en grève pour une hausse des salaires et contre le machinisme qui menace l’emploi. Le 9, une bagarre éclate à la sortie d’un bar entre des ouvriers grévistes et un contremaître non-gréviste. Ce dernier est battu à mort. Deux jours plus tard, Jules Durand, ouvrier charbonnier et syndicaliste, est arrêté et emprisonné pour complicité d’assassinat, alors qu’il n’a pas participé à la bagarre. Après un procès expéditif, il est condamné à mort.
Dans cette affaire, rien ne va, tout le monde le sait, tout le monde le dit. Jules Durand est innocent, condamné sur la base de faux témoignages, victime d’une machination politico-judiciaire. Jules Durand est un syndicaliste qui prend des cours du soir, qui ne boit pas d’alcool (alors que c’est la norme à l’époque dans le monde ouvrier), qui donne l’exemple et se bat pour l’émancipation des ouvriers. C’est la lutte des classes, et les dominants ont écrasé Jules Durand. L’affaire devient un sujet national et international, qui agite la presse, met les ports en grève et les députés en émoi.
Interné pendant 15 ans
Le 31 décembre 1910, sa condamnation à mort est commuée en peine de prison par grâce présidentielle. Un mois et demi plus tard, il est libéré et rentre chez lui. Mais c’est trop et trop tard pour Jules Durand qui, en prison puis de retour au Havre, a montré des premiers signes de « folie ». Le 5 avril 1911, il est interné à l’asile de Quatre-Mares (l’actuel centre hospitalier du Rouvray). Il y mourra le 20 février 1926.
L’histoire de Jules Durand a été balayée par la Première Guerre mondiale. Sa condamnation a été annulée en 1918, sans que justice ou excuses officielles ne lui soient faites. Pendant son séjour à Quatre-Mares, la Préfecture avait même interdit à la direction de l’hôpital de communiquer sur Jules Durand, comme s’il fallait absolument effacer cette honteuse « erreur judiciaire ». Depuis un siècle, son souvenir est entretenu par les dockers, pour qui il est un symbole et un martyr. Mais aussi par des historiens, des auteurs, des artistes, des militants, des sympathisants du côté du Havre et d’ailleurs. Pour faire connaître et reconnaître encore son histoire, il faudrait aujourd’hui un grand film de cinéma, et on verrait très bien Reda Kateb dans le rôle de Jules Durand.
Vendredi 20 février 2026, des dizaines et des dizaines de dockers du Havre se sont retrouvés devant la cafétéria de l’hôpital du Rouvray, pour honorer la mémoire de leur pair Jules Durand, mort au même endroit 100 ans plus tôt jour pour jour. Étaient aussi présents, pour la pose d’une plaque, des représentants syndicaux et de la direction de l’hôpital, des membres de l’association des Amis de Jules Durand, ainsi que sa petite-fille et son arrière-petit-fils.
Le fantôme du Havre
Au moment de dévoiler la plaque, un homme est particulièrement ému. C’est le docteur Alain Gouiffès, ancien chef de service au CHR, dont le destin semble lié à celui de Jules Durand d’une manière troublante. Fils d’un paysan breton émigré au Havre pour travailler, Alain Gouiffès a vécu une partie de son enfance dans un appartement d’une pièce situé sur le boulevard qui, en 1956, a été baptisé Jules-Durand. « Enfant dans un quartier populaire du Havre, j’entendais parler de lui… Mais je n’en savais pas plus. Quand je me suis tourné vers la psychiatrie, j’ai voulu comprendre son histoire. Arrivé ici, j’ai cherché des traces. En 1991, je suis devenu chef de service dans un bâtiment ancien, non détruit par les bombardements de 1944. J’ai pensé qu’il y avait là des pierres qui avaient connu Jules Durand. Il était là », raconte Alain Gouiffès.
Boucler la boucle
Malgré ses recherches, il ne trouve aucune archive, aucun dossier sur Jules Durand. Retracer son histoire de fou est une mission impossible, mais aussi un devoir. « Il a eu des troubles psychiatriques incontestés, au moins depuis la prison. Ses conditions de détention – la cagoule noire des condamnés à mort pendant les sorties, les fers aux pieds à cause des crises – ont pu provoquer un effondrement psychique. Mais on ne connaît pas tous les facteurs, la folie est un mystère… » À l’asile, Jules Durand est sans doute mieux traité qu’en prison, mais avec les moyens rudes et rudimentaires de l’époque, « de la contention, des sédatifs… Les malades dans des grands dortoirs de 40 à 50 personnes…», évoque Alain Gouiffès. Pendant toute sa carrière, le docteur s’est donné pour mission d’apporter les soins psychiatriques aux exclus et aux précaires. Il a même reçu la Légion d’honneur pour ça. Et puis il a soigné un mort, œuvré à sauver de l’oubli ce fantôme du Havre qu’il fréquente depuis l’enfance. « Mon intérêt pour Jules Durand a permis un lien entre Le Havre et le monde des dockers où j’ai grandi et le CHR où j’ai travaillé. Pour moi, la boucle est bouclée », disait-il quelques jours après l’inauguration à la terrasse de la cafétéria, sous le regard doux et reconnaissant de Jules Durand dessiné par Ernest Pignon Ernest.
Plus d’infos sur le site internet de l’association des Amis de Jules Durand.