Désertification médicale : SOS médecins traitants


Si l’argent ne fait pas le bonheur, il a en revanche des effets sur la santé. Dans une récente une interview, le docteur Alfred Sipra, co-auteur de l’ouvrage Les inégalités tuent, pointe notamment la différence d’espérance de vie des plus riches et des plus pauvres qui est de l’ordre de treize années. Un constat partagé par le docteur Ben Achour qui, s’il ne croise pas de maladies plus graves qu’ail- leurs chez les patients, reçoit en revanche des gens « qui sont moralement fatigués par les difficultés de leur quotidien. Et forcément cela à un impact sur leur état de santé ».
Cet article a été extrait du dossier paru dans Le Stéphanais n°300

Parler de désert médical au cœur d’une métropole comme celle de Rouen peut sembler paradoxal. Et pourtant, pas besoin d’aller s’installer en pleine campagne pour se retrouver du jour au lendemain sans médecin attitré. Dans le quartier de La Houssière, Monique, une habitante de 62 ans, en a fait l’amère expérience. « J’étais suivie à Oissel, mais mon docteur a pris sa retraite. Et je me suis retrouvée sans aucune solution », explique celle qui réside à Saint-Étienne-du-Rouvray depuis près de quarante ans. Pen- dant plus de six mois, malgré ses nombreux appels dans les communes environnantes, aucune place, ni pour elle, ni pour sa mère âgée de plus de 80 ans, n’est disponible. « On vit avec l’angoisse de tomber malade. Et quand ça arrive, la seule solution, ce sont les urgences. » Heureusement pour elle, depuis, un remplaçant s’est installé à Oissel et l’a reprise dans sa patientèle.

Une situation loin d’être exceptionnelle car ils sont des centaines de Stéphanaises et Stéphanais à n’avoir aucun nom à citer lorsqu’on leur parle de médecin traitant. Et en France, ce sont près de 6 millions (de plus de 17 ans) à être dans ce cas comme l’a pointé en début d’année Marguerite Cazeneuve, l’une des responsables de la Caisse nationale de l’assurance maladie.

Six millions de Français sans médecin traitant

Un chiffre en constante augmentation, même s’il existe des disparités suivant les territoires. « Dans le cadre du nouveau contrat local de santé (CLS) qui est en phase de finalisation, nous avons recensé un total de dix-huit médecins généralistes en exercice sur la commune. C’est évidemment trop peu, constate Marie-Pierre Rodriguez, conseillère municipale déléguée à la santé et au suivi du contrat local de santé (CLS). Juste à titre de comparaison, Sotteville-lès-Rouen en compte une dizaine de plus. »
Alors, nombreux sont les Stéphanaises et les Stéphanais à demander de l’aide à celles et ceux qui gravitent dans le champ médical : infirmiers, pharmaciens, acteurs sociaux…

Sophie Guilbert, référente locale chez Mutuale pour ceux qui souhaitent adhérer à la mutuelle communale récemment mise en place, peut en témoigner : « Très régulièrement ceux qui viennent me demander des renseignements me posent aussi la même question : est-ce que je connais un médecin qui prend de nouveaux patients. Il y a dix ans, ça n’arrivait presque jamais », constate la référente. Souvent fragiles financièrement, les habitants qui la consultent sont parfois éloignés de l’accès aux soins élémentaires depuis plusieurs années. « Pour eux, c’est la double peine. Sans médecin et sans mutuelle, il ne leur reste que les urgences qui sont saturées. Alors, ils y vont au dernier moment… » Avec comme risque l’installation de maladies chroniques (diabète, hypertension, etc.) ou l’aggravation de problèmes de santé ponctuels sans prise en charge rapide.

Depuis cette année, la Ville propose une mutuelle communale pour permettre aux Stéphanais et aux personnes travaillant sur la commune de bénéficier d’une complémentaire santé à prix réduit. Plus d’informations sur saintetiennedurouvray.fr ou via la mutuelle partenaire Mutuale (demander Sophie Guibert). – Photo: Jean-Pierre Sageot

« C’est 10 minutes maximum par patient »

Cette situation n’a pas que des conséquences pour les malades. Elle en a également dans la pratique quotidienne des généralistes qui voient leurs conditions de travail se détériorer au fil des années comme l’explique avec fatalisme le docteur Nabil Ben Achour, installé au Château blanc depuis seize ans. « Vous seriez venu au début, vous m’auriez trouvé heureux de faire mon métier. Je prenais le temps d’accueillir mes patients, de faire un point global sur leur santé lorsqu’ils venaient me voir. Aujourd’hui, c’est 10 minutes maximum et on traite l’urgent, le problème dont ils souffrent dans l’immédiat. » Ses journées ressemblent à des marathons d’une dizaine d’heures à enchaîner les rendez-vous au cabinet qu’il partage avec deux autres confrères. « On estime la patientèle moyenne d’un médecin en France à 1 000, 1 200 personnes. Ici, on doit dépasser les 2 000 par médecin. Et tous les jours, on doit refuser d’en prendre de nouveaux. Tous les jours… »

Et, lorsqu’en début d’année, son collègue le docteur Olivier Barnoud décède brutalement, outre la perte d’un professionnel très apprécié dans la commune, ce sont des centaines de familles qui se sont retrouvées du jour au lendemain totalement dépourvues. « On a pris chacun quelques patients, les cas les plus sensibles et on a dû remettre leurs dossiers médicaux à tous les autres. Croyez-moi, on ne le fait pas de gaieté de cœur. » Orthophoniste installée à deux pas, Geneviève Le Martret confirme ces difficultés, récurrentes aussi chez les spécialistes. « Je partage mon temps entre ma pratique libérale et l’hôpital. Je n’ai donc que quarante-cinq créneaux chaque semaine. Je pourrais facilement en remplir le double… » Alors, celle qui conserve malgré tout la passion de son métier doit parfois choisir qui elle peut accepter suivant la gravité des troubles. « Croyez-moi, lorsqu’on refuse à une maman, parfois en pleurs, de prendre en charge son enfant, on ne peut pas bien le vivre. Et, en même temps, il y a une réalité qui s’impose à nous. »

Orthophoniste au Château blanc, Geneviève Le Martret est souvent obligée de refuser des patients à la recherche d’un spécialiste. « On ne peut pas bien le vivre. » – Photo: Jean-Pierre Sageot

Cette réalité où les tensions sont parfois vives. Des tensions qui engendrent un mal-être perceptible chez le docteur Ben Achour qui se sent abandonné à la fois par l’hôpital « qui n’a plus le temps d’assurer la prise en charge des malades et qui les renvoie trop rapidement vers la médecine de ville » et les collectivités pas assez à l’écoute selon lui. « On ne demande pas d’argent, mais au moins un soutien, une oreille attentive pour nous aider à faire face à de simples problèmes logistiques ou de locaux ». Et finalement, lui, comme beaucoup de ses autres confrères, « ne voit pas de solutions à court, mais surtout à moyen terme… »

La seconde partie du dossier est à retrouver ici :

Désertification médicale : et si la Ville embauchait des médecins ?

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