En France et au-delà, le mois qui vient de s’écouler est déjà entré dans l’histoire. C’est l’histoire d’une génération dont l’avenir s’annonce compliqué. C’est celle de gouvernants désespérants, coupés des peuples qui les ont élus, qui récoltent ce qu’ils sèment. C’est celle, en France, d’une prise ou d’une reprise de conscience politique salutaire, à l’approche d’élections qui pourraient voir le pays basculer du côté obscur.
Dans le dossier du Stéphanais n°343 (du 29 octobre au 26 novembre 2026), nous avons choisi de donner la parole à des lycéens, des enseignants, des élus et des travailleurs. Au-delà des slogans de manifs et des querelles de réseaux sociaux, ils ont des choses à dire. Sur cette page, retrouvez les témoignages d’Hamza Ajroudi, Maïssa Haddouche et Nolan, tous les trois lycéens.
Hamza Ajroudi et Maïssa Haddouche
Tous deux sont élèves au lycée Marcel-Sembat, lui en 1re, elle en terminale. Ils ne se connaissaient pas avant ce dialogue, mais se sont écoutés et compris.
Comment avez-vous vécu la situation dans votre lycée, où il y a eu beaucoup de violences en plus du blocus des élèves ?
Maïssa : Notre lycée n’est pas le pire mais il est dans le mouvement de tout ce qui se passe en ce moment. Les flammes, les tirs de mortier, ça peut faire peur. Je ne pense pas que le lycée ait été détruit par des gens qui ont des revendications. Il y a eu une escalade, une excitation quand on a vu arriver la police.
Hamza : Individuellement, on trouve que c’est n’importe quoi les dégradations, mais ça se produit quand il y a un mouvement de foule.
Maïssa : On est souvent divisés par des clivages : gauche ou droite, lycée privé ou public… Le mouvement lycéen nous a réunis, on met nos différences de côté. À la base, le mouvement concerne les lycées, il n’a pas besoin d’un parti politique. Mais les causes se rejoignent. De la Palestine à l’inflation, les Français en ont marre et veulent se faire entendre.
Avez-vous l’impression de vivre un moment important, initiatique ?
Hamza : Ce que je trouve beau, c’est que pour une fois, notre génération s’unit et fait valoir ses droits, se fait entendre. On arrive à être utopistes, à notre manière. Les élections arrivent, tout est politisé en ce moment. Mais j’espère qu’on est en train de marquer l’histoire.
Maïssa : Je me suis fait la même réflexion. Ça fait plaisir d’imaginer que ce moment pourrait être dans les livres d’histoire. Ces événements ont aussi permis de démontrer et dénoncer un peu plus la violence policière, c’est important. Ce n’est pas nouveau, mais ça éclate au grand jour maintenant.
D’après vous, quelle va être l’issue du mouvement lycéen ?
Hamza : On aurait bien aimé se battre jusqu’à ce que ça change vraiment, mais je crois que ça va se calmer, parce qu’on a le bac en fin d’année…
Maïssa : On a des chapitres à apprendre. Deux semaines de grève, c’est rattrapable, mais pas plusieurs mois. Parcoursup ouvre en février, je suis en terminale, je sais très bien que rien n’aura changé pour moi en 2027. Mais le combat, c’est pour mon petit frère, mes petits-cousins, pour qu’ils connaissent un système différent et meilleur j’espère.
Vous n’aurez pas l’âge de voter aux prochaines présidentielles, c’est un regret ?
Maïssa : Moi, à un mois près ! C’est un grand regret, je suis dégoûtée…
Comment vous imaginez-vous dans dix ans ?
Maïssa : J’aimerais que la gauche prenne le dessus, que la jeunesse ramène tout ça. Ça ne me fait pas plaisir de voir des jeunes qui supportent le RN. Et, à titre personnel, j’aimerais bien faire des études de sciences politiques, tournées vers l’international. Mais avec mon voile, je ne sais pas quelle sera ma place dans la société française. J’espère que ça va évoluer. Positivement, dans dix ans, je me serais bien vue travailler dans la politique française.
Hamza : J’aimerais bien être ingénieur et travailler dans le secteur automobile sur la transition énergétique, avec des grandes marques qui ont du mal à devenir vertes. Et avoir un avenir plus beau…
Nolan
Nolan, 16 ans, est en première au lycée des Bruyères, un des établissements « chauds » du mouvement lycéen.
Comment expliques-tu la colère au lycée des Bruyères?
Dans les étages, il y a des classes où il fait très chaud. En juin prochain, pour les examens, ça va être impossible… Depuis cette année, on a des restrictions sur le téléphone à l’intérieur du lycée. Mais, en vrai, c’est un outil : pour voir les changements de salles, les devoirs à rattraper. On ne peut plus prendre en photo les cours et réviser sur le téléphone avant les évaluations… Dans ma classe, on est 33, les profs ont du mal à se concentrer sur les élèves. Notre lycée n’est pas aussi délabré que certains de banlieue parisienne, mais on se mobilise aussi pour eux, par solidarité.
Entre les élèves, pendant les blocus, il y a de la solidarité. Quand certains sont gazés, on va les chercher, on les aide. C’est bien de vivre ça, même si malheureusement c’est lié à de la violence. Je ne suis vraiment pas anti-police, je sais qu’ils travaillent sans pause depuis des semaines. Il n’y a pas que des mauvaises personnes dans la police, mais ce sont les institutions qui ne fonctionnent pas bien.
Parles-tu de ce qui se passe avec tes parents ?
Oui, mes parents sont d’accord avec les revendications, mais pas avec les violences. Je comprends, mais c’est parce que tout le monde est mobilisé qu’on est écoutés. On sait que si ça bouge, ça ne sera pas pour nous, peut-être pour nos petits frères…
Avec les réseaux sociaux, notre génération conscientise des choses, voit ce qui se passe ailleurs. Par exemple, en Allemagne, les lycéens finissent beaucoup plus tôt et ont un meilleur niveau… Ce n’est donc pas une question d’horaires.
Comment t’imagines-tu dans dix ans ?
J’aimerais être stable financièrement, pouvoir vivre bien. Mes parents triment depuis des années et il n’y a pas plus… Il y a ça aussi dans le mouvement actuel. Tout le monde en a ras le bol.